Le Père Miguel Carmena est né à Saragosse, en Espagne, le 22 mai 1962. Il est entré au Noviciat en 1982 à Salamanque. Avant d'entrer à la Légion il a suivit des études d'Economie au CEU San Pablo de Madrid. Il a enseigné comme professeur de religion dans le collège de l'Institut Cumbres de Mexico. Il y donna aussi des cours de philosophie à des groupes de jeunes universitaires. Il est l'auteur de deux livres d'éducation morale pour la jeunesse : "l'amour est plus fort" et "Ethique pour Pancho". Il fut membre du corps enseignant du Centre des Etudes Supérieures de Rome. En 1994 il fait partie du Secrétariat Général de la Congrégation.
Avila, 12 août 1982, heure de la sieste. Un soleil de plomb s'abat sur la ville. On dirait que les murailles vont fondre d'un moment à l'autre. Les rues, mortes ; tout est silence. La seule trace d'agitation vient d'un couvent de religieuses cloîtrées, au loin.
Un groupe de jeunes se presse devant les grilles du parloir du Couvent de l'Incarnation. Tous veulent poser des questions sur la vie des moniales, sur la raison de leur joie. Elles aussi demandent, elles veulent savoir qui se pose des questions sur la vocation sacerdotale. Les plus audacieux se lancent et commencent à raconter leur expérience. Moi, cependant, au fond de la salle, j’assistais au spectacle tout en ayant peur qu'on ne m'appelle à monter sur l'estrade. L'idée de consacrer toute ma vie à Dieu ne m'était jamais sérieusement passée par la tête. Cela me paraissait grandiose, mais bien au-dessus de mes possibilités. Si bien que j'espérais passer inaperçu au milieu de cet échange de questions directes.
Tout à coup une religieuse dit "et Miguel Carmena, n'est-il pas là ? C'était la voix caractéristique de la sœur Carmen, diplômée en économie, une voisine de chez nous et sœur d'un de mes meilleurs amis, aujourd'hui le père Arturo Diaz, L.C. A cause de lui, et de quelques autres circonstances étranges, je me trouvais là, en cet après-midi d'été.
Tous me montrèrent du doigt : "Oui, il est là, il est là". Ils le répétaient comme si elle ne l'avait pas bien entendu la première fois, comme s'ils éprouvaient une certaine satisfaction à me découvrir. Immédiatement la sœur Carmen me posa une question directe : "et toi, alors ?".
Cette petite phrase de trois mots, dans cette ambiance, avait un sens unique, clair et frappant. Elle s'adressait aux dispositions intérieures pour être prêtre. Je ne savais que répondre. Le père qui nous accompagnait me sortit de l'embarras : "il est de ce bois-là, mais il faut encore le tailler".
En vérité je ne sais pas pourquoi j'ai dit qu'il me sortit de l'embarras ; peut-être est-ce parce qu'à ce moment-là j'ai ressenti quelque chose d'indescriptible, comme une lumière qui expliquait beaucoup de ce qui s'était passé dans les deux dernières années si énigmatiques que je venais de traverser. Des nœuds se défirent doucement. A ce moment-là je décidai de devenir légionnaire du Christ.
En retournant à Salamanque par l'autobus beaucoup de choses se mirent à tourner dans ma tête. Je me rappelai mon enfance, mon adolescence, ma récente jeunesse Tout prenait une couleur spéciale, une clarté fulgurante. Peu à peu l'écheveau de cette étrange dernière année se désembrouillait.
Tout commença dans une discothèque. On m'offrit de travailler pour les relations publiques dans une discothèque de Madrid, alors très à la mode. J'acceptai. J'étais principalement chargé de trois tâches : faire la publicité de la boîte, inviter des gens et créer une ambiance accueillante, attirante. La publicité marchait particulièrement bien car nous patronnions une équipe d'autos de rallye qui gagnait toutes les épreuves. Entraîner des gens ne me donnait pas beaucoup de mal non plus car j'étais délégué de cours à l'université où j'étudiais et nous organisions toutes les fêtes dans ma discothèque. Mais le dernier aspect de mon travail me paraissait le plus intéressant, car créer une bonne atmosphère dans la discothèque impliquait être disposé à parler à tout le monde, à choisir la musique appropriée, à régler tout problème dès son apparition, etc. Cela peut paraître étrange, mais je passais la plus grande partie de mon temps à écouter, à écouter avec beaucoup de patience. Bien des gens venaient à la discothèque pendant les week-ends pour s'amuser ensemble, mais il y en avait beaucoup d'autres qui venaient seuls, n'importe quel jour, pour se détendre. Ceux-là il fallait les écouter. Curieusement, venaient également ici ceux qu'on se serait le moins imaginé, des personnages les plus enviés et admirés de la société.
J'entrais donc en contact avec beaucoup de gens qui avaient l'air très heureux, dont la vie semblait sans problème mais qui cherchaient à se distraire avec qui avait un peu de temps à leur offrir. Il m'arriva donc d'entendre beaucoup de ces "confessions" et peu à peu naquit en moi un vif désir d'aider ces gens, de faire quelque chose pour ces jeunes qui menaient une existence indécise, confrontés à des centaines de problèmes divers et pourtant je ne les connaissais même pas ! Bien des fois je retournais chez moi, marchant dans la pluie, au milieu du bruit des automobiles, complètement plongé dans mes pensées, la tête et le cœur pleins de ces jeunes et de leurs problèmes.
C'est alors que je fis la connaissance de deux prêtres légionnaires du Christ ; tout de suite il y eut une grande amitié entre nous. Peu de temps après mes premières rencontres avec eux, une idée me vint avec force : "ces hommes tiennent la solution pour ces jeunes". Si seulement l'un d'entre eux pouvait parler, ne serait-ce que cinq minutes, avec les clients de ma discothèque. Immédiatement il me vint une autre pensée : "je ne serai jamais prêtre, mais si je l'étais j'aimerais bien être l'un d'eux". Et à mesure que je faisais mieux connaissance de la Légion, de l'esprit d'union et de joie qu'on vivait dans toutes leurs maisons, je m'éprenais sans presque m'en rendre compte de cet idéal de vie.
Le temps passait très vite et bientôt le mois de juin arriva. Cette année se jouait la coupe mondiale de football en Espagne. C'était également le moment de présenter mes examens, non moins importants, de fin de cours. Je désirais voir toutes les parties du mondial, mais certaines coïncidaient avec mes examens. Il me fallait donc choisir entre les deux : je me décidai évidemment pour le mondial. Je présentai donc à l'université la documentation nécessaire pour annuler la convocation et remettre les examens à septembre, sans perdre mes droits. Je donnai comme excuse le surcroît de travail que nous avions à la discothèque, à cause du mondial de football. La discothèque se trouvant près du stade Santiago Bernabeu on ne fit aucune difficulté à accepter mon annulation. Je me préparai donc à ne rien perdre du mondial.
Je dois dire que je ne suis jamais allé au stade bien que l'un de mes amis ait réussi à me procurer des billets pour les demi-finales et la finale. Je les ai regardées à la télévision avec un légionnaire, chez un de mes amis, le frère Arturo Diaz, qui se trouvait alors au noviciat de Salamanque. C'est là qu'entre les différents goals nous parlions de tout et de rien. Il me semble à présent que nous parlions et nous parlions, ne prêtant attention au jeu que lorsqu'on redonnait les coups les plus intéressants. Vraiment cela a été des moments les plus heureux de ma vie.
Le mondial s'est terminé et je me trouvais tout à coup en face de l'été et de plusieurs affaires en cours. L'avenir était sombre, et étudier pendant l'été ne m'attirait en rien ! Ma famille allait à San Sebastian ; ils préparaient un petit voyage à Londres avec des cousins. Deux projets très attirants, mais je savais bien que ce n'était pas le meilleur moyen d'étudier, aussi me décidai-je à aller au noviciat de Salamanque. Je pensais que dans cette ambiance sereine il me coûterait moins de me concentrer. Je demandai donc au père qui me dit qu'il acceptait toujours si c'était vraiment pour étudier. J'acceptai, fis ma valise et m'y rendis.
J'ai passé un été merveilleux, j'ai étudié l'économie le minimum indispensable, en occupant le reste de mon temps à bavarder avec les frères que je rencontrais. Un après-midi je rencontrai les frères Ignacio Oriol et Peter Byrne. Aujourd'hui prêtres, et je leur posai toutes les questions que j'avais en tête. Ils étaient juchés sur un échafaudage, peignant un toit et moi, en dessous je leur tenais une boîte de peinture. Je crois qu'ils mirent trois heures à peindre un bout de moins d'un mètre carré, mais ils me firent une excellente peinture de ce qu'était un légionnaire du Christ.
Douze ans se sont écoulés depuis cet inoubliable été de 1982 et, m'en souvenant, je suis dans l'obligation d'exprimer mes sentiments de gratitude à tous ceux qui ont toujours été les moyens choisis par Dieu pour se rendre présents dans ma vie. Je me rappelle en premier lieu de mes parents que je ne pourrai jamais remercier assez de leur bonté et de leur patience, à mes cinq frères et sœurs, mes oncles, tantes, cousins, à toute ma famille ; à tous les légionnaires que j'ai connus pendant ma formation, spécialement à mes supérieurs ; aux élèves de l'école Cumbres qui ont une place spéciale dans mon cœur ; aux élèves du collège de l'Immaculée d'Armenteros et à dom Juan Trujillano, grand prêtre de qui j'ai beaucoup appris ; à toutes les personnes anonymes dont l'exemple de vie m'a montré ce qu'est le sacerdoce et à tous mes anciens amis et compagnons de classe avec lesquels j'ai toujours été très uni. Je les remercie tous.
Ma reconnaissance donne une place spéciale au Père Maciel et aux carmélites de l'Incarnation aux prières desquelles je confie ma fidélité.