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La onzième heure

Angel Obradors Rosique, L.C.

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Le Père Angel Obradors est né à Carthagène, en Espagne, le 26 décembre 1947. Il est entré au Noviciat en 1989. Il a étudié la médecine à l'université de Grenade et s'est spécialisé en Pharmacologie clinique et Médecine du Travail. Il a été Président de l'Académie des Internes à l'Université de Grenade. Il a été professeur de Pharmacologie aux universités de Grenade et Badajoz, ainsi que dans la EUE de Mérida. Il a publié plusieurs travaux dans des revues internationales de pharmacologie. Il a présenté des rapports dans plusieurs congrès internationaux. Avant de rentrer à la Légion du Christ il a été le directeur médical de Telefonico pour le sud-est de l'Espagne. En 1994 il était professeur de psychologie évolutive à l'Athénée Regina Apostolorum de la Légion du Christ à Rome.

Ouvrier de la onzième heure, j'avais quarante ans quand je suis entré à la Légion du Christ. Que s'est-il passé ? Jusque-là n'avais-je pas la vocation ? Ce qui s'est passé, cher lecteur inconnu, c'est que les chemins de Dieu lui sont propres et ne coïncident jamais avec les nôtres.

Je suis né normal, dans une famille normale, dans un pays (au moins alors) normal. J'étais l'aîné de quatre enfants et comme je n'avais que quinze mois de différence avec celui qui me suivait, mes parents ont décidé de me mettre à l'école des religieuses, à côté de chez moi, dès l'âge de deux ans et demi. Résultat: à l'âge de trois ans je savais lire et presque écrire. Je dis presque, car j'étais gaucher et les religieuses m'attachaient la main gauche dans le dos pour me forcer à écrire avec la droite. Je m'en souviens parfaitement, autant du fait que de la religieuse !

A l'âge de cinq ans on m'inscrivit à l'école des maristes où je fis mes études primaires, c'est-à-dire jusqu'à neuf ans où je passais dans le secondaire. J'ai de très bons souvenirs de l'époque passée chez les maristes : l'enseignement de l'histoire sacrée, le mois de mai, la récitation du chapelet, ma première communion. C'est là que j'appris à servir la messe, à apprendre des prières par cœur en latin (le concile n'était pas encore passé par là), etc. Il me semble que c'était hier seulement que je faisais des tours dans le patio, pendant la récréation, apprenant en latin la prière qui se disait avec les litanies de la sainte Vierge. J'apprenais les litanies dans le bain, en cachette, car chez moi, on n'était pas très partisan de "mes dévotions".

J'aimais aussi beaucoup dire la messe, et comme c'était la "tridentine" j'avais besoin d'un servant. Aussi quand je restais seul avec mon frère chez nous, je le convainquais de m'aider et je me mettais un tablier comme chasuble, une serviette comme manipule et une autre comme corporal. Un verre à eau comme calice et un à champagne comme ciboire. Les hosties m'étaient données par un prêtre de la paroisse.

Un jour on me prit sur le fait (disant la messe) et j'eus droit à une volée ! On me dit que c'était un péché, si bien que j'allai me confesser. Je revins ravi à la maison car le prêtre m'avait dit que, non seulement ce n'était pas un péché, mais que je pouvais la dire toutes les fois que je le voulais. Mais ma joie fut de courte durée lorsque ma mère me dit que ce que disait le prêtre lui était égal et que je ne pouvais plus dire la messe.

Après mon bac, j'abordais l'idée de la vocation à la maison, mais à vrai dire je n'ai pas éprouvé de grande peine lorsqu'on me répondit qu'il était mieux d'aller maintenant à l'université ; ainsi, loin de mon foyer, je pourrai mieux réfléchir à cette idée. Je ne doutais pas que j'aimerais faire ma médecine et du haut de mes seize ans je m'en allais étudier à l'Université de Grenade.

Parler de Grenade, c'est parler de la moitié de ma vie : j'y vécus de seize à trente ans. Je logeais dans un collège universitaire religieux et pendant les six ans que durèrent ces études je passais mon temps à étudier, aller au cinéma et sortir avec la "bande", mais à vrai dire dans le sens inverse ! C'est alors que je commençais à aller à la messe tous les jours et à me confesser assez fréquemment. L'appel, je ne me posais pas la question, simplement je voulais être médecin et l'idée m'enchantait. C'est-à-dire que je n'ai jamais douté avoir cette vocation.

Une fois mes études terminées je me posais vraiment la question de ce que je voulais faire de ma vie. J'étais très attiré par la médecine, mais en mon for intérieur je savais bien que les plans de Dieu allaient dans une autre direction. Aussi décidai-je de suivre pour le moment ma vie ordinaire en attendant que Dieu ne parle. Je fis mon service militaire et passai le concours de MIR (Internat) ; je réussis la pharmacologie, où j'avais déjà travaillé comme étudiant : je me lançais donc à étudier cette spécialité.

A cette époque ma fiancée (qui était aussi médecin) m'encouragea à présenter l'examen pour entrer à l'Ecole de Médecine du Travail et préparer ainsi une autre spécialité. Ce qui fut dit fut fait : étudier deux spécialités en même temps avec un horaire assez rigide. De toutes façons, je conserve de cette époque un souvenir des plus agréables, car j'avais mon petit salaire, ma voiture, ma fiancée. Je n'avais besoin de rien de plus. Pourtant oui, car au fond je ressentais quelque chose, je me sentais comme attaché. La vérité c'est que je ne me voyais pas marié jouant avec mes enfants. Je sentais que Dieu souriait et disait : "Rêve, rêve car ce n'est pas ta voie".
A cette époque-là je me souviens d'un fait qui a laissé sa marque profonde en moi. Je vivais avec deux amis pharmaciens qui préparaient un concours. Un soir, au moment de se coucher, l'un d'eux entra pour fumer un cigarillo avec moi avant de se mettre à étudier. Nous nous sommes mis à parler de l'humain et du divin et à cinq heures du matin, entre whisky et tabac, il me déclara que c'était dommage que je ne sois pas prêtre car, bien que n'ayant pas mis les pieds dans une église depuis dix ans, il aimerait bien se confesser ! Pour ne pas laisser l'occasion et malgré l'heure matinale j'appelai le père provincial des augustins, un de mes très bons amis, et il me dit de l'amener immédiatement.

Je l'accompagnai et il se confessa dans l'un des parloirs du couvent augustinien. Je ne peux dire tout ce qui me traversa la tête. Je vis clairement que Dieu me voulait au service des autres. Mais ce n'était pas aussi évident que ce soit en tant que médecin. Il fallait que les études que j'avais faites me servent. Finalement le mieux était de continuer à attendre.

Je me trouvais à Grenade, avec ma fiancée, pensant à me marier puisque je terminais ma spécialité et j'avais du travail à la faculté. De plus, par hasard, la Telefonica recrutait un médecin d'entreprise à Badajoz, ils désiraient qu'il soit spécialiste de la Médecine du Travail de l'Ecole de Grenade. Hasard de plus : le professeur, Directeur de l'Ecole proposa mon nom.

En effet la Telefonica me proposa ce poste et naturellement je dis NON. Ils continuèrent à faire pression sur moi : troisième hasard, il y avait une place vacante de professeur de pharmacologie à Badajoz, ce qui commençait à m'attirer. Mais comment pourrai-je être le matin dans l'entreprise et à la faculté en même temps ? Quatrième hasard, les cours à la faculté de Médecine se font l'après-midi. Voyant cela, avec deux salaires et un bon avenir, je dis OUI.
Par conséquent je m'en vais à Badajoz. En attendant de trouver un appartement, on me recommande d'aller à la résidence diocésaine (résidence de prêtres qui logent occasionnellement des universitaires) où il y a une place pour moi. Là je trouve le temps de réfléchir et je commence à appeler le hasard par un autre nom : Dieu. Dans mes moments de solitude, je commence à me poser à nouveau la question de savoir ce que Dieu veut de moi. Je m'achète un bréviaire, commence à le dire et à mener un peu la vie des prêtres qui vivent avec moi.

En 1983 survint la possibilité d'être muté à Alcante, ville à 100 km de Cartagène où vivait toute ma famille. Si bien que du soir au matin je me retrouve dans un appartement sur la plage de San Juan. Je m'habituais tellement rapidement et j'étais tellement distrait que le temps du bréviaire, de la prière et même de la messe dominicale disparut. Pourtant (et c'est ce qui me sauva) je récitais le chapelet tous les soirs. Les week-ends à Ibiza en yacht. Je n'ai jamais compris comment dans ces circonstances, Dieu a continué à appeler à ma porte. Mais je ne voulais pas entendre le timbre.

Dans des conditions normales ma vie aurait dû se dérouler toujours à Alicante, mais le hasard continuait (j'ai déjà dit que depuis mon séjour à Badajoz il s'appelait la "volonté de Dieu") et je reçus un coup de fil qui m'apprit ma nomination comme directeur médical pour le nord-ouest, avec résidence à Leon. Aussi du jour au lendemain, je quittai la plage pour le froid et le yatch pour le bréviaire et la messe.

Ce fut un moment décisif dans ma vie car j'y vis clairement la main de Dieu. L'atmosphère que j'avais rencontrée à Alicante n'était pas forcément la meilleure, c'est pourquoi Dieu m'en sortit pour me placer dans un coin tranquille où je pourrai réfléchir sans distraction. Professionnellement, j'étais arrivé ; et maintenant quoi ? Immédiatement ma réponse fut comme celle de Samuel : "Me voici, Seigneur, pour faire ta volonté".

A partir de ce moment-là, il se fit une obscurité totale : le silence de Dieu. C'était comme si la hâte que Dieu avait montrée pour que je réponde à son appel était à présent terminée. Le temps s'était arrêté. Je ne m'inquiétais pas, je savais que Dieu ferait le mieux pour moi, malgré mon âge. Je continuai donc à travailler, je dirais même plus, je me dédiais seulement à mon travail. Au bout d'un an et demi (de purification) on me nomma à Valence dans les mêmes fonctions. Un jour, étant à la messe dans ma paroisse, je trouvais à côté de moi un jeune homme en "clergy-man", au costume bien coupé et impeccable, aux chaussures bien cirées. J'étais complètement ouvert car je savais que Dieu allait bientôt parler. J'étais dans l'attente de ce qui pouvait se passer. La messe finie, le jeune religieux s'en alla, mais je sentais comme un feu en dedans de moi.

le lendemain, la même chose se passa : il vint, il s'assit à côté de moi, il me donna la paix et à la fin il s'en alla. Je commençai à me sentir troublé et je dis "Seigneur, voilà deux ans que je vais à cette messe, quel hasard que deux jours de suite ce religieux vienne et se place à mon côté, dans cette grande église presque toujours vide. Si demain il revient, je considèrerai que c'est un signe de Toi et je lui parlerai".


Effectivement le jour suivant, le troisième, il revint et à nouveau il se plaça à côté de moi sans faire attention. C'était à un autre niveau car pour lui rien ne comptait sinon ce qui se passait à l'autel. Aussi à la sortie je l'arrêtai et lui demandai à quelle congrégation il appartenait ; il me répondit que c'était la Légion du Christ. C'était la première fois que j'entendais ce nom.

Le lendemain matin je le rencontrai dans la rue. C'était le quatrième jour d'affilée: c'en était trop. Nous nous sommes arrêtés et nous sommes allés prendre un café chez moi. Il me raconta alors que ces trois jours où il était allé à la messe dans cette église était un hasard car son emploi du temps avait rendu impossible son assistance à la messe dans son centre, mais à présent il n'y retournerait plus. C'est à partir de là, cher lecteur, que tout se précipita. Dieu avait recommencé à parler à voix forte "C'EST LA QUE JE TE VEUX".

J'allai visiter le séminaire de Salamanque, puis j'allai faire la connaissance de la communauté de Rome : c'est là que j'écrivis pour faire ma demande d'entrer dans la congrégation. En septembre j'étais déjà novice, cinq mois seulement après avoir entendu le nom de la Légion pour la première fois. Aujourd'hui, cinq ans plus tard, le Seigneur me fait la grâce de pouvoir être ordonné aux côtés de ce jeune religieux qui, un jour, s'était placé à côté de moi dans une église de Valence afin que j'apprenne de sa bouche le nom de LÉGION DU CHRIST. C'est le Père Ignacio Nunez.

A présent, lecteur, tu n'es plus un inconnu pour moi ; tu es entré dans l'intimité de ma vie, aussi vais-je te demander deux choses : une prière pour que je sois toujours fidèle au Dieu qui m'a choisi et que tu dises toujours, la joie au cœur : "me voici, Seigneur, pour faire ta volonté".

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