Le Père Thomas Williams est né le 2 octobre 1962 à Pontiac au Michigan, aux Etats-Unis. Il est entré au noviciat en 1985. Il est licencié en Administration des Entreprises, diplômé de l'Université du Michigan, bachelier en Philosophie de l'Université Grégorienne de Rome et de théologie à l'Athénée Regina Angelorum. Il a fait partie de l'équipe des formateurs au noviciat de Cheshire, au Connecticut, ainsi qu'au siège de la Direction générale à Rome. Il a été professeurs de valeurs humaines à l'Académie du Châtelard, à Montreux, en Suisse. En 1994 il était recteur du Siège de la Direction Générale à Rome.
Quand la Petite Sainte Thérèse de Lisieux raconte l'histoire de sa vie, elle commence par comparer le monde à un jardin plein de toutes sortes de fleurs. Elles sont toutes différentes et glorifient Dieu par leur diversité. Un lys glorifie Dieu d'une manière, une rose d'une autre et un œillet d'une autre.
Cela étant dit la fleur qui exprime le mieux ma vocation sacerdotale serait le pissenlit. Pour la plupart des gens le pissenlit fait partie des mauvaises herbes. Personne ne le sème ni ne le cultive. Il apparaît une fissure de trottoir, au milieu de champs laissés à l'abandon ou au milieu du patio malgré tous les efforts pour s'en débarrasser. Personne ne le cultive volontairement, sauf Dieu évidemment. Tous les pissenlits lui appartiennent. Et eux aussi le glorifient à leur manière.
Je n'ai jamais demandé la vocation et mes parents ne me l'insufflèrent pas non plus, bien qu'ils m'aient toujours donné leur appui inconditionnel. Mais voici la terre où la pluie tomba et voilà comment apparut ma vocation malgré mes efforts pour l'éviter. Les expériences de mon enfance étaient ordinaires, c'est pour cela qu'on y voit encore plus clairement la main de Dieu.
De toutes les leçons que j'appris à la maison, je me souviens plus particulièrement de deux : la sincérité et la générosité. La sincérité s'imposait. Simplement on ne la mettait pas en doute. Le mensonge était inimaginable, comme de sauter d'avion sans parachute. Je dois dire qu'en cela je recevais un exemple merveilleux de mes parents.
Mon père surtout était un homme incapable de tromper qui que ce soit. Il disait ce qui était et ce qu'il pensait. il ne disait jamais en mensonge, pas même en plaisanterie, il en était incapable. Quand nous étions petits, si l'on découvrait par exemple une fenêtre cassée (ce qui était fréquent), simplement il nous demandait à chacun si nous étions responsables. Il supposait que nous disions la vérité et nos paroles étaient acceptées.
Cette révérence totale pour la vérité eut un impact très fort sur ma vocation, car quand arriva l'heure, bien que l'idée d'être prêtre ne m'attirait en rien, je me sentis obligé de me poser l'unique question qui importait en cette circonstance : "ai-je la vocation ou non ? Dieu m’appelle-t-il ou non ? Toute autre considération paraissait superflue : comment est-ce que je me sentais ? Comment se comportaient les autres ? Comment serait mon futur ? quelles sont les autres possibilités que je laisse derrière moi ? Ce n’était que des questions périphériques. Elles ne pouvaient pas, fondamentalement, avoir d'influence sur ma décision.
La seconde vertu qu'ils nous apprirent est la générosité. Ma mère avait un dicton préféré : "on ne va pas seul au ciel. Ou tu emmènes quelqu'un avec toi ou tu n'y vas pas". Depuis notre petite enfance ils nous encourageaient à donner ce que nous avions, à partager ce que nous avions avec les autres. Ils nous enseignaient à ressentir profondément les besoins des autres et à rechercher leur bien.
Pendant des années mes parents accueillirent des mères célibataires jusqu'à la naissance de leur bébé. Ils donnaient continuellement de leur temps et de leurs ressources au bénéfice des autres. Ce que nous avions, nous disaient-ils, n'étaient pas uniquement pour notre usage et notre profit mais pour le bien des autres.
Cette générosité incluait aussi l’ouverture au plan de Dieu. Un exemple particulièrement émouvant me marqua profondément. Dans notre famille il y quatre fils : deux sont légionnaires du Christ et deux sont mariés. Nous avons aussi une sœur au ciel. C'était l'aînée de la famille et elle mourut quand elle avait seulement deux ans et demi. Ce fut une mort soudaine.
La petite Maria Emeline est tombée de son berceau. Mes parents l'emmenèrent à l'hôpital et les médecins leur assurèrent que tout irait bien. Mais elle fit une hémorragie cérébrale et tomba dans le coma. En deux heures elle était morte. En apprenant la nouvelle mes parents se mirent à genoux en pleurent et dirent cette simple prière : "Seigneur, non seulement nous acceptons ta volonté, mais nous l'accueillons."
Ma croissance dans la vie spirituelle fut simple et naturelle. Mes parents nous apprirent des prières simples que nous récitions tous les soirs avant d'aller nous coucher. A l'âge de sept je fis ma première communion.
Des passe-temps, j'en avais beaucoup, tels qu'explorer, faire de la bicyclette, jouer aux « gendarmes et aux voleurs » ou « le jeu de massacre », pêcher, lire et l'art. Je ne peignais et ne dessinais pas mal. A vrai dire, c'était un de mes secrets pour supporter six heures d'école par jour. Souvent mes livres de texte se transformaient en en cahiers de dessin et je les décorais d'expression artistique de toute sorte : depuis le portrait du maître jusqu'à des voitures de course en passant par Pedro Picapiedra.
A partir de la deuxième année d'école secondaire, je découvrais d'autres intérêts. Le théâtre m'intéressait beaucoup, c'est-à-dire jouer, chanter, danser, etc. Je ne connaissais pas le théâtre professionnel mais dans mon école on présentait, chaque année, une pièce musicale. C'est la raison pour laquelle, entre douze et dix-sept ans, j’ai joué dans une série de pièces musicales, telles que le "Music Man», "Oliver», "Lil'Abner", The Mikado", "Guys and dolls" et "the man of la Mancha", dans un des rôles principaux souvent.
J'en arrivai à penser à devenir acteur, mais mes parents me le déconseillèrent car l'ambiance morale dans ces troupes est souvent assez pauvre (ce dont je m'étais moi-même rendu compte). De plus il était difficile d'être un artiste et d'élever une famille avec stabilité ; et c'est ce que je voulais le plus.
Et tout cela, qu'est-ce que cela avait à voir avec la vocation sacerdotale ? Peut-être pas grand chose, excepté que ce fut la façon concrète par laquelle Dieu préparait mon âme à la vocation. Je crois aussi que cela sert à illustrer que la plupart des vocations, comme les pissenlits, proviennent de circonstances "normales" et non pas d'une consécration spéciale depuis la naissance (il y a pourtant des exceptions). Comme nous le rappelle l'Evangile : Dieu appelle qui Il veut.
A douze ans il se passa quelque chose qui me marqua toute la vie : je fis la connaissance du Père Lorenzo Gomez, légionnaire du Christ. C'était un jeune prêtre de vingt-sept ans qui venait juste d'être ordonné. Il vint à mon collège et nous parla dans un anglais, à peine compréhensible, de son désir de former quelques équipes d'enfants.
Peu après il apprit que mes camarades venaient de m'élire président de la classe pour l'année et il vint me saluer. J'en fus content et il me demanda si je voulais me joindre à un groupe de mes amis pour faire du sport, pour nous amuser et devenir de meilleurs amis de Jésus-Christ. Je lui répondis que bien sûr. Il me fit une très grosse impression parce que c’était un homme complètement dédié à sa mission et passionné par son sacerdoce.
Nous nous sommes retrouvés plusieurs fois jusqu'à ce que mes parents commencent à se faire du souci car ils ne savaient pas qui était ce prêtre mexicain qui parlait à peine l'anglais (il appelait tous les garçons "Joseph" et toutes les filles "Mary") et qui appartenaient à une congrégation inconnue, les légionnaires du Christ. Aussi me dirent-ils que je ne pouvais plus aller avec lui.
J'essayais de leur expliquer qu'il était très bien, très sympathique, très saint et qu'il n'y avait aucun problème, mais ma plaidoirie n'eut aucun effet. Il faut dire que peu de temps auparavant une de mes cousines était entrée dans une secte où on lui lava le cerveau ; aussi la police dut-elle la ramener et on dut la "déprogrammer". Mes parents ne voulaient pas qu'une telle aventure ne m'arrive.
A quatorze ans, un autre changement survint en moi, qui paraissait sans importance, mais qui me rapprocha beaucoup de ma vocation. Je commençais à aller à la messe tous les jours, ou au moins aussi souvent que je le pouvais. Et cela pour deux raisons : d'abord parce que notre nouvel aumônier, récemment ordonné, disait la messe tous les jours dans mon école. C'était le Père Raymund Comiskey, légionnaire du Christ. Coïncidence !
La deuxième raison fut un commentaire de mon père, un dimanche au retour de la messe : un membre de la famille remarqua comme il y avait peu de gens à la messe et mon père répondit : "Si on distribuait des billets de cent dollars, l'église serait pleine".
Un peu plus tard je pensais à cette réflexion. Si l'on distribuait des billets de cent dollars est-ce que j'irais plus souvent à la messe ? Sûrement ! et pas seulement le dimanche : je ne manquerais pas un jour. Donc, me disais-je, est-ce que je crois vraiment que Dieu lui-même vient dans l'Eucharistie ? Si oui, que vaut Dieu ? Cent dollars ? Un million ? Conclusion évidente : si je veux vivre comme un croyant véritable, alors j'irai à la messe tous les jours. Ce serait absurde de perdre l'occasion de recevoir un don si précieux.
En même temps beaucoup de choses se déroulaient dans ma vie : vie sociale, danses, sorties avec des filles, mes premiers petits boulots et cette période difficile de croissance qu'on appelle l'adolescence. J'étais loin d'être un ange. J'étais chahuteur en classe, toujours prêt à faire une espièglerie ou une farce.
Un jour après avoir répondu insolemment à un des frères des Ecoles Chrétiennes, je reçus une bonne gifle. Je répondis grossièrement et fus renvoyé du cours de physique pour une semaine. Mes professeurs ne savaient que penser de moi : d'un côté je me rendais à la chapelle devant le Saint-Sacrement pendant la journée, assistant à la messe et prenant, semblait-il, ma vie spirituelle et morale très au sérieux et, d'un autre côté, je créais tout le temps des problème et semais le chahut.
Il y eut un autre grand changement au cours de mon avant-dernière année à l'école. A cette époque je m'incorporais au Regnum Christi, le Mouvement apostolique dirigé par les Légionnaires du Christ. Je considérais que c'était un engagement très sérieux pour vivre ma vie chrétienne avec intégrité. On nous encourageait à prier tous les jours, à lire et méditer l'Evangile, à réciter le chapelet et à recevoir les sacrements. Ma participation au Regnum Christi donna une stabilité et un sens à ma vie pendant de nombreuses années et fut le centre de toutes mes autres activités.
Je commençais à avoir un bon esprit d'entreprise : je vendais des semences de porte en porte, je fabriquais des bijoux et je convainquais mes amis de les acheter, j'achetais et je vendais des animaux, des pièces de monnaie et autres articles, je peignais des tableaux et les vendais, etc. Ce goût me poussa éventuellement à choisir des études d'administration des entreprises à l'université. Cela répondait en quelque sorte, à mon inquiétudes et mon désir d'aventure.
A l'issue de la troisième année universitaire je fis un an de stage en tant qu'analyste des investissements et flux financiers pour Libbey-Owens-Ford-Company, à Tolèdo en Ohio. C'était une bonne expérience pour moi, mais assez difficile et c’est à ce moment-là que j’ai découvert ma vocation.
Je louais un appartement aux environs de Toledo et je menais une vie assez austère. Je me rendais à une petite église proche pour rencontrer Jésus-Christ dans l'Eucharistie et réciter le chapelet. Le soir, quelquefois, j'allais dîner ou me distraire avec des collègues de LOF et, à cette époque, je sortais avec une jeune fille mais je me rendais bien compte que ce n'était que pour boucher les trous. Je commençais à réfléchir sérieusement à mon avenir et j'imaginais comment pourrait évoluer ma vie.
Il me semblait que ma vie ne consistait qu'à travailler et à prier, avec quelques petits intermèdes de distraction pour adoucir les choses. J'en arrivais même à dire à ma mère : "Les choses étant ce qu'elles sont, je ferais mieux de devenir curé".
Chaque semaine je retournais au Michigan aider les équipes d'enfants et de jeunes organisées par le Regnum Christi. Je me confessais toutes les semaines et je faisais des causeries pendant les retraites. Cette année fut un temps de discernement et de purification. J'éprouvais des moments de solitude, mais mon amitié avec Jésus-Christ s'approfondissait. C'était mon seul ami fidèle, l'unique élément absolument stable de mon existence.
Pourtant, bien que l'idée du sacerdoce me traversât la tête de temps en temps, je la repoussais immédiatement. Cette pensée me pétrifiait de peur ! La possibilité de tout laisser et de suivre le Christ comme prêtre me paraissait au-dessus de mes forces. J'aimais Dieu, mais j'étais aussi complètement pris par le monde, ses facilités et ses plaisirs.
Le grand changement survint en octobre 1984, au cours d'une retraite de trois jours. Là, en face de Jésus-Eucharistie, j’eus la conviction profonde que je devais donner la possibilité à Dieu de me parler clairement de ce qu'il attendait de moi. je devais participer à la « Candidature » des légionnaires l'été suivant.
Les huit mois qui suivirent furent les plus difficiles de ma vie. Je ne voulais pas me couper du monde qui m'avait si bien traité : comme les sirènes, il continuait à m'entourer de ses douces mélodies. Je savais ce que Dieu me demandait, mais il me manquait la générosité pour l'accepter pleinement.
Aussi me raccrochais-je à la promesse que j'avais faite d'aller à la « candidature » et je savais qu'une fois là, Lui-même se chargerait du reste. C'est ce qui arriva. Avant de partir je ressentis une énorme répugnance envers ce que j'allais faire, mais en arrivant, tout tourna de 180°. Le premier jour nous avons eu une retraite spirituelle et je passai presque toute la journée à pleurer. Ayant rompu avec le monde, j'étais prêt à me donner tout entier à Dieu et à Le recevoir tout entier.
Ceci résume les années qui m'ont amené à entrer à la Légion. Au début j'ai fait la remarque que ma vocation pouvait être comparée au pissenlit. En réalité je crois que cela pourrait être la meilleure analogie florale pour n'importe quelle vocation, car chaque vocation est un miracle de Dieu. Dans un monde qui a proclamé la mort de Dieu et qui fait tout son possible pour l'effacer de tous les aspects de la vie, une vocation sacerdotale est un véritable mystère.
Mais de même que les herbicides ne peuvent éliminer complètement tous les pissenlits, de même la parole de Dieu continue à pénétrer dans le cœur des hommes. De même que ces petites fleurs dorées continuent à embellir les sentiers et les jardins, les prés et les champs du monde entier, de même les vocations sacerdotales continuent à apparaître aux endroits les plus inattendus.
"Ce fut l'œuvre du Seigneur, une merveille à nos yeux". Le 25 novembre, avec la grâce de Dieu je serai ordonné prêtre aux côtés de 56 autres miracles comme le mien. Une invitation à penser, admirer et remercier profondément Dieu.