Le Père Jésus Villagrasa est né à Alfajarin, dans la province de Saragosse, en Espagne, le 5 avril 1963. Il est entré à la Légion du Christ en 1981, à Salamanque. Il est licencié en Philosophie de l'Université Grégorienne de Rome, où il étudiait son doctorat en 1994. Il est aussi bachelier en Théologie de l'Athénée Regina Apostolorum. Il a été membre fondateur du noviciat du Chili. Il y est resté quatre ans et demi comme formateur. Il enseigna la philosophie à l'International Center of Educational Sciences de Rome, pendant six semestres. En 1994, il faisait partie, depuis septembre 1988, de l'équipe auxiliaire de la Direction Générale, à Rome.
Ma première année au lycée fut des plus grises. C'était la première année à Huesca, à 100 Km de chez moi. Ma vie chrétienne se refroidit, je laissais tomber la messe dominicale par négligence ; je m'ennuyais énormément car je n'avais aucune activité ni grands désirs. Seules les parties de basket avec l'équipe sélectionnée donnaient un peu de piquant aux week-ends. C'était l'hiver, la dure expérience du jeune qui commence à se rendre compte que sa vie est entre ses mains.
Cette année achevée, les mois de l'été amenèrent une révolution et des odeurs de printemps : mon premier travail rémunéré, en tant que portier à la piscine, me permit de rencontrer beaucoup de gens et me permit de réfléchir. Je tombais sur le livre "Faire face à la vie" de Martin Vigil. Je commençais à bien réfléchir à mon avenir, car je devais choisir entre les études de sciences ou celles de lettres : il était clair que ce serait les sciences, tout au moins au niveau des études ; mais je devais penser à mon avenir, non à mes études.
"Que ferai-je ?" Une question qui commençait à être lancinante. J'écoutais beaucoup de musique et je restais absorbé sur ce fond de chansons en réfléchissant à la vie que j'avais en face de moi. J'aimais bien danser : mais au milieu du plaisir de la fête je sentais que ce bonheur était creux, fabriqué, artificiel. Quelquefois je m'en allais au cours de la fête et avec un ami, assis dans un coin ou sur le trottoir, nous philosophions sur ce qui valait vraiment la peine, dans la vie.
Quand commença le cours de seconde, je continuais à me demander "Que ferai-je lorsque je serai grand ?" Je pense que Dieu se servit de mes trajets au lycée, le lundi matin, pour préparer la réponse. Je prenais "l'autocar des travailleurs" à six heures moins le quart. Les voyageurs quotidiens se connaissent bien mais ne parlent presque jamais, peut-être pour laisser dormir celui qui le veut !
Ils me semblaient être des gens très bien, chargés de soucis, jouissant de joies simples, mais ne donnant à leur vie que peu de transcendance. Je les voyais accaparés par leur travail et les circonstances, résignés à une existence grise, qui ne laissait aucune place pour les horizons d'une vie plus ample. Je ressentais de l'estime et de la peine, et j'aurais voulu leur donner quelque chose que je n'avais pas encore. C'était un sentiment fort mais indéterminé ; mes réflexions n'étaient qu'interrogations.
J'ai toujours été impressionné par les âmes nobles et bienveillantes ; dans un certain sens j'enviais les gens de la campagne. Mais je souffrais en voyant qu'ils ne savaient, ou ne pouvaient, se défendre et qu'on profitait d'eux. Pourquoi Dieu a-t-il fait des personnes si différentes et certains presque incapables de lutter pour la vie ?
Quand j'arrivais à Saragosse une bise glacée invitait à chercher refuge à l'arrêt du bus qui m'emmènerait à huesca ? Depuis mon enfance j'ai appris de mes parents qu'on ne pouvait aller à Saragosse sans entrer à l'église du Pilar, sans rendre visite à la Vierge. Je considérais ce temple comme ma maison, accueillante, chaude dans tous les sens du terme.
Je priais peu, cela ne venait pas. Je pensais plutôt. La petite lumière du confessionnal était toujours une invitation à me réconcilier avec Dieu et avec moi-même. Les confessions n'étaient pas rares. Assis dans la nef centrale, devant l'autel, derrière un pilier quelconque pour être plus à l'aise, je pensais aux gens, à moi, à la vie. Sans presque m'en rendre compte, la question : "que ferai-je quand je serai grand ?" se convertit en : " de quoi les gens ont-ils besoin, ces gens que je croise tous les jours ?" et au fond : "de quoi ai-je besoin ?"
Il me revenait à l'esprit les cours de religion des années passées, à propos des homélies pleine d'espérance chrétienne que le curé de mon village prêchait aux funérailles. Il me semblait que les maux dont, au fond, nous souffrions tous n'étaient pas si graves si nous continuions à être forts en nous-mêmes. Je m'imaginais aveugle, boiteux, paralysé et je pensais que ces accidents ne gâcheraient pas ma vie, si seulement elle continuait à être forte... quoi ? la foi, le sens chrétien de la vie, les grandes certitudes du chrétien, la foi qui était en train de mourir en moi l'année passée. La foi que mes parents nous avaient enseignée par leur exemple.
"De quoi avaient besoin ces hommes ?". La foi, des prêtres qui leur montrent combien aux yeux de Dieu, il est grand d'être un homme, que nous avons un destin heureux et éternel, que l'amour n'est pas seulement une utopie de jeunes. Ce fut une véritable découverte, une révolution intérieure, car je n'avais jamais pensé à être prêtre ni à la nécessité qu'ont tous les hommes d'avoir la foi. J'avais quinze ans. A partir de ce moment-là je n'ai pu mettre en doute ma vocation sacerdotale, malgré les difficultés qui ont apparu sur le chemin.
Ayant ces idées en tête j'entendis Antonio, un de mes compagnons de classe, dire que son frère venait de rentrer au noviciat des Légionnaires du Christ. Je lui confiais ce que je pensais. Il me parla des légionnaires avec grande estime. Ma résonance spirituelle était immense à cette époque-là. Antonio ne connaissait que quelques détails du style de vie de la congrégation de son frère : ils étaient habillés en clergyman ; ils faisaient du sport et des promenades à la campagne ; ils recevaient une direction spirituelle et se confessaient souvent.
Ce fut assez pour gagner ma sympathie. C'était des indices de l'image du prêtre que j'appréciais : un homme qui n’avait pas honte d’être ce qu’il était, un homme normal, peut-être plus viril et robuste que les autres, un homme de Dieu et d'esprit. Quelqu'un comme Jean-Paul II, élu Pape depuis quelques mois.
Pour revitaliser ma vie spirituelle j'allais au centre Emmaüs suivre quelques cours d'approfondissement de la foi. J'en reçus un élan immense, pour ainsi dire définitif. Je découvris au collège un groupe de dix à douze jeunes qui les avaient aussi suivis. Nous allions tous les jours à la messe. Prier me coûtait beaucoup, mais il m'était facile de lire la Bible et d'aller à la messe : je le faisais volontiers.
Il est certain que ma vie a changé en bien dans tous les domaines : facilité dans les relations humaines, études brillantes, catéchisme tous les vendredis aux enfants d'un club paroissial dirigé par des sœurs salésiennes ; même au handball je ne connaissais pas d'adversaire ! Je peux dire, par expérience, que la rencontre avec le Christ transforme la vie à tous les niveaux. Même l'ambiance de ma classe s'améliora. Nous, du groupe d'Emmaüs, étions appréciés de tous et plus encore lorsque, après moi, le sportif, Inigo, le disk-jockey, se joignit à nous.
Nous vivions notre christianisme avec simplicité, dans un style de vie attirant. Le vendredi après-midi je sortais avec mes amis en ville et la "bière" de six heures était devenue un rite. Ils allaient à la discothèque, moi j'allais faire le catéchisme. Nous plaisantions sur ce que j'allais dire aux enfants, "mis en forme" par la bière ! Ca aussi c'était catéchiser...
Années intenses et heureuses qui me préparaient à entrer à la Légion. J'étais assez au courant de la situation de l'Eglise et me rendais compte des confusions qui existaient dans certains secteurs : dans une réunion de prêtres et de religieuses j'avais entendu dire que les guérilleros sandinistes du Nicaragua étaient des pacifistes puisqu'ils luttaient pour la justice et la paix.
Au cours de certaines réunions de pastorale, je percevais bien une atmosphère de contestation envers Rome. A la fin de l'une d'elles un évêque d'Altoaragon, s'approcha de moi alors que j'étais en train de feuilleter des livres exposés et me dit : "Toi étudie beaucoup, afin que, lorsque tu seras prêtre tu parviennes à devenir évêque et tu seras l'homme le plus malheureux de la terre". Il me le dit en souriant, avec tendresse, comme pour dire : "avec ce que tu vois et ce que tu entends, prends patience". Ces expériences je les vivais comme une invitation au discernement, car je ne pouvais pas encore les analyser ni les juger, bien que je les percevais comme choquantes et déplacées.
D'un autre côté, Dieu me distribuait des grâces singulières lors de mes visites fréquentes dans des monastères débordants de spiritualité : quelquefois je recherchais la beauté de l'art roman, d'autre fois je recherchais Dieu dans le silence et surtout le témoignage de ces moines et de ces religieuses cloîtrés.
Grâce au livre "el hermano de Asis" d'Ignacio Larrangnaga, j'appris que dans l'Eglise et auprès du Pape il existait un réel esprit du Christ et de l'Evangile et que c'est ce qui la distingue. Là était la sécurité de la foi au milieu de tant de confusion doctrinale et de tant d'opinons contrastées. Ce fut la lumière qui détermina mon entrée à la Légion.
Quelques mois avant de partir à la « Candidature » je traversais un temps de lutte intérieure. Depuis le moment où j'avais perçu l'appel de Dieu à quinze ans, j'avais essayé de ne pas devenir amoureux d'une fille ou, au moins de ne pas commencer une relation formelle qu'il me faudrait interrompre. Mais ce ne sont pas des choses qu'on peut éviter par simple intention. Il me fallait renouveler mon option pour le sacerdoce, renonçant aux autres. Parmi ces "autres" options la plus précieuse était la vie matrimoniale, le foyer que j'aurais pu former.
La présence de Dieu se manifesta par l'intermédiaire de Luis, un ami que je n'avais pas vu depuis des mois et qui m'invita à visiter un lieu artistique. Cette fois-là je fixai l'endroit : Nous nous retirâmes au cloître trappiste de Nuestra Señora de la Oliva en Navarre. Là, seul avec Dieu, je renouvelai le premier oui à Dieu, aimé avant tous les êtres.
Le reste ne m'attirait pas autant, même s’il avait beaucoup de valeur à mes yeux. De bons amis me conseillaient de faire d'abord des études car, selon eux, ce serait une "sécurité dans la vie". On m'avait attribué une bourse pour étudier la psychologie à la Pontificia Universidad de Salamanque. Je ne m'inscrivis même pas pour la recevoir. Je voulais être prêtre, c'était tout et j'avais déjà attendu trois ans.
Les attraits d'un autre style de vie et les invitations à retarder mon entrée au séminaire renforcèrent mon option pour la Légion, car le sérieux des renoncements appelait le sérieux du dévouement. Une vie dans le style légionnaire m'attirait, car totalement dévouée à Dieu, sans calcul, sans sécurités humaines.
Dans la Légion j'étais séduit par la fidélité inébranlable et filiale à l'Eglise : c'était l'unique sécurité que je voulais. c'est pourquoi je trouvais normales la formation sérieuse de ses membres, la discipline stricte, les études universitaires ainsi que le long noviciat. Bref si cela valait la peine de tout abandonner, bien que cela fasse saigner le cœur (sans rhétorique), il fallait se donner de cette façon, exigeante, magnanime, totale.
Je frappai à la porte du noviciat de Salamanque déjà décidé à revêtir l'uniforme légionnaire. Le prêtre qui me reçut au pas de la porte, me signala sur le frontispice de la maison, une phrase en latin, résumant l'idéal d'un légionnaire : Christus, vita vuestra. Le Christ, votre vie. La Vie qui vint à ma rencontre à quinze ans : le Christ.
Le Père Jésus Villagrasa est né à Alfajarin, dans la province de Saragosse, en Espagne, le 5 avril 1963. Il est entré à la Légion du Christ en 1981, à Salamanque. Il est licencié en Philosophie de l'Université Grégorienne de Rome, où il étudiait son doctorat en 1994. Il est aussi bachelier en Théologie de l'Athénée Regina Apostolorum. Il a été membre fondateur du noviciat du Chili. Il y est resté quatre ans et demi comme formateur. Il enseigna la philosophie à l'International Center of Educational Sciences de Rome, pendant six semestres. En 1994, il faisait partie, depuis septembre 1988, de l'équipe auxiliaire de la Direction Générale, à Rome.
Ma première année au lycée fut des plus grises. C'était la première année à Huesca, à 100 Km de chez moi. Ma vie chrétienne se refroidit, je laissais tomber la messe dominicale par négligence ; je m'ennuyais énormément car je n'avais aucune activité ni grands désirs. Seules les parties de basket avec l'équipe sélectionnée donnaient un peu de piquant aux week-ends. C'était l'hiver, la dure expérience du jeune qui commence à se rendre compte que sa vie est entre ses mains.
Cette année achevée, les mois de l'été amenèrent une révolution et des odeurs de printemps : mon premier travail rémunéré, en tant que portier à la piscine, me permit de rencontrer beaucoup de gens et me permit de réfléchir. Je tombais sur le livre "Faire face à la vie" de Martin Vigil. Je commençais à bien réfléchir à mon avenir, car je devais choisir entre les études de sciences ou celles de lettres : il était clair que ce serait les sciences, tout au moins au niveau des études ; mais je devais penser à mon avenir, non à mes études.
"Que ferai-je ?" Une question qui commençait à être lancinante. J'écoutais beaucoup de musique et je restais absorbé sur ce fond de chansons en réfléchissant à la vie que j'avais en face de moi. J'aimais bien danser : mais au milieu du plaisir de la fête je sentais que ce bonheur était creux, fabriqué, artificiel. Quelquefois je m'en allais au cours de la fête et avec un ami, assis dans un coin ou sur le trottoir, nous philosophions sur ce qui valait vraiment la peine, dans la vie.
Quand commença le cours de seconde, je continuais à me demander "Que ferai-je lorsque je serai grand ?" Je pense que Dieu se servit de mes trajets au lycée, le lundi matin, pour préparer la réponse. Je prenais "l'autocar des travailleurs" à six heures moins le quart. Les voyageurs quotidiens se connaissent bien mais ne parlent presque jamais, peut-être pour laisser dormir celui qui le veut !
Ils me semblaient être des gens très bien, chargés de soucis, jouissant de joies simples, mais ne donnant à leur vie que peu de transcendance. Je les voyais accaparés par leur travail et les circonstances, résignés à une existence grise, qui ne laissait aucune place pour les horizons d'une vie plus ample. Je ressentais de l'estime et de la peine, et j'aurais voulu leur donner quelque chose que je n'avais pas encore. C'était un sentiment fort mais indéterminé ; mes réflexions n'étaient qu'interrogations.
J'ai toujours été impressionné par les âmes nobles et bienveillantes ; dans un certain sens j'enviais les gens de la campagne. Mais je souffrais en voyant qu'ils ne savaient, ou ne pouvaient, se défendre et qu'on profitait d'eux. Pourquoi Dieu a-t-il fait des personnes si différentes et certains presque incapables de lutter pour la vie ?
Quand j'arrivais à Saragosse une bise glacée invitait à chercher refuge à l'arrêt du bus qui m'emmènerait à huesca ? Depuis mon enfance j'ai appris de mes parents qu'on ne pouvait aller à Saragosse sans entrer à l'église du Pilar, sans rendre visite à la Vierge. Je considérais ce temple comme ma maison, accueillante, chaude dans tous les sens du terme.
Je priais peu, cela ne venait pas. Je pensais plutôt. La petite lumière du confessionnal était toujours une invitation à me réconcilier avec Dieu et avec moi-même. Les confessions n'étaient pas rares. Assis dans la nef centrale, devant l'autel, derrière un pilier quelconque pour être plus à l'aise, je pensais aux gens, à moi, à la vie. Sans presque m'en rendre compte, la question : "que ferai-je quand je serai grand ?" se convertit en : " de quoi les gens ont-ils besoin, ces gens que je croise tous les jours ?" et au fond : "de quoi ai-je besoin ?"
Il me revenait à l'esprit les cours de religion des années passées, à propos des homélies pleine d'espérance chrétienne que le curé de mon village prêchait aux funérailles. Il me semblait que les maux dont, au fond, nous souffrions tous n'étaient pas si graves si nous continuions à être forts en nous-mêmes. Je m'imaginais aveugle, boiteux, paralysé et je pensais que ces accidents ne gâcheraient pas ma vie, si seulement elle continuait à être forte... quoi ? la foi, le sens chrétien de la vie, les grandes certitudes du chrétien, la foi qui était en train de mourir en moi l'année passée. La foi que mes parents nous avaient enseignée par leur exemple.
"De quoi avaient besoin ces hommes ?". La foi, des prêtres qui leur montrent combien aux yeux de Dieu, il est grand d'être un homme, que nous avons un destin heureux et éternel, que l'amour n'est pas seulement une utopie de jeunes. Ce fut une véritable découverte, une révolution intérieure, car je n'avais jamais pensé à être prêtre ni à la nécessité qu'ont tous les hommes d'avoir la foi. J'avais quinze ans. A partir de ce moment-là je n'ai pu mettre en doute ma vocation sacerdotale, malgré les difficultés qui ont apparu sur le chemin.
Ayant ces idées en tête j'entendis Antonio, un de mes compagnons de classe, dire que son frère venait de rentrer au noviciat des Légionnaires du Christ. Je lui confiais ce que je pensais. Il me parla des légionnaires avec grande estime. Ma résonance spirituelle était immense à cette époque-là. Antonio ne connaissait que quelques détails du style de vie de la congrégation de son frère : ils étaient habillés en clergyman ; ils faisaient du sport et des promenades à la campagne ; ils recevaient une direction spirituelle et se confessaient souvent.
Ce fut assez pour gagner ma sympathie. C'était des indices de l'image du prêtre que j'appréciais : un homme qui n’avait pas honte d’être ce qu’il était, un homme normal, peut-être plus viril et robuste que les autres, un homme de Dieu et d'esprit. Quelqu'un comme Jean-Paul II, élu Pape depuis quelques mois.
Pour revitaliser ma vie spirituelle j'allais au centre Emmaüs suivre quelques cours d'approfondissement de la foi. J'en reçus un élan immense, pour ainsi dire définitif. Je découvris au collège un groupe de dix à douze jeunes qui les avaient aussi suivis. Nous allions tous les jours à la messe. Prier me coûtait beaucoup, mais il m'était facile de lire la Bible et d'aller à la messe : je le faisais volontiers.
Il est certain que ma vie a changé en bien dans tous les domaines : facilité dans les relations humaines, études brillantes, catéchisme tous les vendredis aux enfants d'un club paroissial dirigé par des sœurs salésiennes ; même au handball je ne connaissais pas d'adversaire ! Je peux dire, par expérience, que la rencontre avec le Christ transforme la vie à tous les niveaux. Même l'ambiance de ma classe s'améliora. Nous, du groupe d'Emmaüs, étions appréciés de tous et plus encore lorsque, après moi, le sportif, Inigo, le disk-jockey, se joignit à nous.
Nous vivions notre christianisme avec simplicité, dans un style de vie attirant. Le vendredi après-midi je sortais avec mes amis en ville et la "bière" de six heures était devenue un rite. Ils allaient à la discothèque, moi j'allais faire le catéchisme. Nous plaisantions sur ce que j'allais dire aux enfants, "mis en forme" par la bière ! Ca aussi c'était catéchiser...
Années intenses et heureuses qui me préparaient à entrer à la Légion. J'étais assez au courant de la situation de l'Eglise et me rendais compte des confusions qui existaient dans certains secteurs : dans une réunion de prêtres et de religieuses j'avais entendu dire que les guérilleros sandinistes du Nicaragua étaient des pacifistes puisqu'ils luttaient pour la justice et la paix.
Au cours de certaines réunions de pastorale, je percevais bien une atmosphère de contestation envers Rome. A la fin de l'une d'elles un évêque d'Altoaragon, s'approcha de moi alors que j'étais en train de feuilleter des livres exposés et me dit : "Toi étudie beaucoup, afin que, lorsque tu seras prêtre tu parviennes à devenir évêque et tu seras l'homme le plus malheureux de la terre". Il me le dit en souriant, avec tendresse, comme pour dire : "avec ce que tu vois et ce que tu entends, prends patience". Ces expériences je les vivais comme une invitation au discernement, car je ne pouvais pas encore les analyser ni les juger, bien que je les percevais comme choquantes et déplacées.
D'un autre côté, Dieu me distribuait des grâces singulières lors de mes visites fréquentes dans des monastères débordants de spiritualité : quelquefois je recherchais la beauté de l'art roman, d'autre fois je recherchais Dieu dans le silence et surtout le témoignage de ces moines et de ces religieuses cloîtrés.
Grâce au livre "el hermano de Asis" d'Ignacio Larrangnaga, j'appris que dans l'Eglise et auprès du Pape il existait un réel esprit du Christ et de l'Evangile et que c'est ce qui la distingue. Là était la sécurité de la foi au milieu de tant de confusion doctrinale et de tant d'opinons contrastées. Ce fut la lumière qui détermina mon entrée à la Légion.
Quelques mois avant de partir à la « Candidature » je traversais un temps de lutte intérieure. Depuis le moment où j'avais perçu l'appel de Dieu à quinze ans, j'avais essayé de ne pas devenir amoureux d'une fille ou, au moins de ne pas commencer une relation formelle qu'il me faudrait interrompre. Mais ce ne sont pas des choses qu'on peut éviter par simple intention. Il me fallait renouveler mon option pour le sacerdoce, renonçant aux autres. Parmi ces "autres" options la plus précieuse était la vie matrimoniale, le foyer que j'aurais pu former.
La présence de Dieu se manifesta par l'intermédiaire de Luis, un ami que je n'avais pas vu depuis des mois et qui m'invita à visiter un lieu artistique. Cette fois-là je fixai l'endroit : Nous nous retirâmes au cloître trappiste de Nuestra Señora de la Oliva en Navarre. Là, seul avec Dieu, je renouvelai le premier oui à Dieu, aimé avant tous les êtres.
Le reste ne m'attirait pas autant, même s’il avait beaucoup de valeur à mes yeux. De bons amis me conseillaient de faire d'abord des études car, selon eux, ce serait une "sécurité dans la vie". On m'avait attribué une bourse pour étudier la psychologie à la Pontificia Universidad de Salamanque. Je ne m'inscrivis même pas pour la recevoir. Je voulais être prêtre, c'était tout et j'avais déjà attendu trois ans.
Les attraits d'un autre style de vie et les invitations à retarder mon entrée au séminaire renforcèrent mon option pour la Légion, car le sérieux des renoncements appelait le sérieux du dévouement. Une vie dans le style légionnaire m'attirait, car totalement dévouée à Dieu, sans calcul, sans sécurités humaines.
Dans la Légion j'étais séduit par la fidélité inébranlable et filiale à l'Eglise : c'était l'unique sécurité que je voulais. c'est pourquoi je trouvais normales la formation sérieuse de ses membres, la discipline stricte, les études universitaires ainsi que le long noviciat. Bref si cela valait la peine de tout abandonner, bien que cela fasse saigner le cœur (sans rhétorique), il fallait se donner de cette façon, exigeante, magnanime, totale.
Je frappai à la porte du noviciat de Salamanque déjà décidé à revêtir l'uniforme légionnaire. Le prêtre qui me reçut au pas de la porte, me signala sur le frontispice de la maison, une phrase en latin, résumant l'idéal d'un légionnaire : Christus, vita vuestra. Le Christ, votre vie. La Vie qui vint à ma rencontre à quinze ans : le Christ.