Le Père Francisco de Juan est né en Espagne, à Ségovie le 24 novembre 1962. Il est entré à la Légion en septembre 1980. Il a été orienteur de jeunes à l'institut Cumbres de Mexico. Il a fait de même pendant les cours d'orientation à la vocation au Mexique et en Italie. Il est diplômé en Philosophie de l'Université Grégorienne et en Théologie de l'Athénée Regina Apostolorum à Rome. En 1994 il était en licence de Droit Canonique à l'Université Grégorienne.
"Ou tu es, ou tu n'es pas, mais tu ne peux pas continuer ainsi !" C'est par ces mots qu’un dimanche après-midi, après m’avoir demandé si j'étais allé à la messe, ma mère me secoua alors que je regardais avec grand plaisir un match de football à la télévision. Je lui dis simplement "non". C'était peut-être le réflexe de superficialité d'un jeune de presque dix-huit ans, qui aimait la vie et qui voulait la vivre avec intensité.
Mes goûts, rien d'anormal : les sports, la musique, la moto, les amis, une gentille petite amie et un bon programme de fin de semaine. Et Dieu ? Le Dieu de mes dix-huit ans était le Dieu des examens et des moments difficiles. C'était un Dieu à qui je m'adressais lorsque j'en avais besoin. Un Dieu à la demande. C'était une foi de pacotille qui demande et ne donne pas, qui sent et ne répond pas, qui réclame et n'offre rien car dans la rue il y a beaucoup de bruit et Dieu parle dans le silence intérieur. Mes bruits étaient nombreux... Bruits qui se transformaient en "soucis" que j'essayais de solutionner à l'humaine, sans compter sur Dieu. Là où Dieu n'est pas il n'y a pas de paix. C'est pourquoi mes soucis étaient à la fois petite et pourtant grande lutte en moi-même.
Soucis avec mon père, à qui je suis reconnaissant de son exigence, de son appui et de sa compréhension pleine de patience ; il a toujours su être à la hauteur et sans lui je crois bien que j'aurais succombé aux sirènes du monde. Soucis avec ma mère, à qui je dois la foi et la connaissance de Dieu ; elle m'a appris à croire en la vie et son exemple a marqué toute mon existence. Soucis avec mes huit frères et sœurs à qui je dois une enfance heureuse, remplie de mouvement et d'aventures. Mais surtout soucis en moi-même car je laissais aller mes études, et à cause du sentiment de solitude et de vide intérieur qui restait en moi après une journée remplie d'émotions passagères. Un vide qui me poussait à m'interroger sur mon propre bonheur et sur le sens d'une vie qui titubait au milieu de sentiments et de difficultés à vivre. Soucis qui, au milieu d'un optimisme plein d'illusions, permettaient à la tristesse de se montrer au "patio" de mon âme, la laissant insatisfaite et embourbée dans la routine.
Dans ces circonstances, arrivé au terme de mon cursus scolaire, je reçus mes résultats qui étaient à l'image de mon style de vie... Mais Dieu qui jusque-là avait su attendre, se mit à agir. Mon père se fâcha sérieusement et me donna un ultimatum unilatéral, c'est-à-dire "ou tu vas cet été avec les légionnaires pour étudier et mûrir, ou je t'enferme tout l'été dans un couvent cloîtré du matin au soir." L'option était claire. Je m'en allais chez les légionnaires pour "étudier". Et dans cette période d'été Dieu entra dans mon âme et parvint à desceller les ciments les plus solides de ma petite existence.
J'appelais mon « Dieu à la demande » et je commençai à partager avec Lui ce que je n'avais jamais fait : mes soucis ! Je commençai à rejeter ma foi de pacotille ; mes soucis commencèrent à s'estomper. Un après-midi, étant à l'Incarnation, couvent des Carmélites d'Avila, je restai un peu à la fin de la messe, assis devant le Tabernacle. Je me sentais heureux et rempli de paix ; je ne savais pas pourquoi. Je me mis presque à avoir peur d'être seul et heureux dans une église. Ca ne m'était jamais arrivé !
Quelques jours plus tard, de façon spontanée une simple question surgit : quelque chose en moi me demande-t-il d'être prêtre ? Dieu pourrait-il m'appeler à le suivre ? Au début cela me paraissait une question absurde, sans aucun fondement sur la réalité. Mais peu à peu cette question exigeait une réponse et frappait à mon âme de façon insistante.
Voilà que commença la guerre intérieure, la lutte pour la survie de ma foi de pacotille. Jusqu'à un soir, où devant le Tabernacle, sans rien comprendre de ce qui se passait, en face d'un horizon obscur et ténébreux, confronté à un passé nostalgique et rempli de possibilités en face d’un possible avenir sacerdotal, je me refusai à accepter cette réalité. Je claquai la porte et quittai la chapelle. Je ne me suis jamais senti si mal. Je crois que c'est la seule fois où j'ai ressenti l'amertume d'avoir fermé mon cœur à Dieu. C'est comme si on vous avait coupé un morceau d'âme. La conscience me réclamait au moins une attitude de dialogue, rien de plus et rien de moins avec ce Dieu que j'avais commencé à comprendre. On me demandait d'offrir à ce Dieu des "moments difficiles" une possibilité, seulement une possibilité...
Quelques minutes plus tard je me retrouvai agenouillé devant un crucifix qui me sommait de répondre et, vaincu sous le regard du Christ, je fis le plus grand acte de sincérité de toute ma vie : "je ne m'en irai pas d'ici avant d'avoir résolu tous ces doutes, et toi, Seigneur, je te demande de les résoudre". A ce moment-là, la paix envahit de nouveau mon âme. Il s'est passé plus de dix ans et les soucis se sont estompés, les doutes se sont convertis en certitudes et sont à présent les colonnes sur lesquelles s'appuie ma vocation sacerdotale.
Ce soir-là j'appelai mon frère Pablo qui étudiait au petit séminaire des légionnaires. Je lui dis que j'avais décidé d'entrer au noviciat. Il me répondit : "je le savais, car depuis quelque temps je le demande à la Vierge..." Je restai sans voix et je ne pus que lui dire qu'une autre fois, quand il demanderait quelque chose à la Vierge pour moi, qu’il me consulte auparavant... Depuis lors la présence toute proche de la très sainte Vierge a été essentielle dans ma préparation au sacerdoce.
Quand je le dis à mes parents ils ne le crurent pas ? Ce que je leur disais ne correspondait aucunement à l'image qu'ils avaient de leur fils. Il leur en coûta beaucoup de comprendre et d'accepter une réalité à laquelle ils n'étaient pas préparés. Mais loin de m'influencer, dès le premier instant, je reçus un appui total. J'ai l'impression qu'ils pensaient que je ne resterais que quelques jours au noviciat. Le temps leur fit réaliser que lorsque Dieu appelle un homme, il l'appelle pour toujours et que, comme dit saint Paul, ses dons sont sans repentance. Ce fut aussi un grand coup pour mes frères et sœurs. Mais eux aussi, un par un furent convaincus de la véracité de ma décision et n'ont jamais cessé de me donner leur appui, ce dont je leur serai éternellement reconnaissant.
Les jours suivants je me débarrassais petit à petit de ce que j'avais accumulé toutes ces dernières années. Le jour où je l’ai dit à ma petite amie, entre larmes et prières, je reçus une réponse qui me laissa perplexe par la grandeur d'âme qu'elle reflétait : "si tu me quittais pour aller vers une autre fille j'essayerai de te reconquérir, mais comment veux-tu que je lutte contre Dieu ?"
Quelques jours avant d'entrer au noviciat, après un accident de moto, je présentai les examens qui me manquaient et, laissant mes soucis dans un coin, je repoussai ma foi de pacotille pour me mettre en chemin et suivre Jésus-Christ qui, depuis lors, cessa d'être un « Dieu à la demande » pour devenir la personne la plus aimée de ma vie.
