Le Père José Alberto de la Garza est né le 31 janvier 1965à Monterrey au Mexique. Il est entré au noviciat de Cheshire au Connecticut, en 1982. Il a obtenu sa licence en Philosophie à l'Université Grégorienne de Rome. Il a fait partie de l'équipe de formateurs des centres de Rome et Salamanque. En 1994 il était auxiliaire de l'Assistant pour la vie religieuse sur le territoire du Mexique et de l'Amérique du Sud.
Il serait difficile de déterminer le moment exact où je pensais pour la première fois à la vocation. Vers huit ou neuf ans, j'étais enthousiasmé par le témoignage des frères Salésiens qui s'occupaient du Collège Zaragoza où j'étais élève à Saltillo. Il me semblait qu'il ne pouvait y avoir de style de vie comparable à celui de ces hommes qui se dévouaient totalement avec une joie enviable au service de Dieu et de la jeunesse.
J'avais environ onze ans lorsque je fis un pari avec une de mes tantes : si, une fois grand je me mariais je l'emmènerais danser au "Camino Real", mais si je devenais prêtre elle m'inviterait au meilleur restaurant de Saltillo. Aucun de nous deux ne l'a oublié, et grâce à Dieu je vais bientôt gagner mon pari.
A cet âge l'unique obstacle face à la vocation était de croire qu'être appelé impliquait d’entendre réellement la voix de Dieu, et je pensais que je mourrais de peur si cela se passait !
L'atmosphère familiale était sans doute favorable. Mon père était un homme de réputation toujours irréprochable. Curieusement, lorsqu'il était jeune étudiant sa rectitude morale lui fit gagner, parmi ses amis, le sobriquet de "le curé". C'est peut-être pour cela que, profondément pieux, il restait assez réservé quand il s'agissait de le manifester à l'extérieur. Il n'eut jamais aucun intérêt en dehors de sa famille. Ma mère aussi restait en retrait. Aimant la simplicité, elle savait harmoniser intelligemment la prudence et la franchise. Elle a toujours su donner à Dieu la première place et elle veillait à ce que nous le fassions aussi. Tous les deux s'efforçaient d'éduquer leurs quatre enfants avec de solides principes en nous montrant, par leurs paroles et exemples, comment accomplir, avec responsabilité, nos devoirs de chrétiens.
A la fin de l'école primaire je manifestais à mes parents le désir d'entrer au petit séminaire des Salésiens. Ma mère savait bien qu'elle ne pouvait pas m'en empêcher. Quand j'étais tout petit, elle m'avait consacré de façon tout à fait spéciale à la sainte Vierge devant une image qui se trouve dans le Temple de Saint Louis de Gonzague, à Monterrey et, depuis quelques temps, elle sentait que Marie la prenait au mot.
Mon père réagit de façon inattendue. Il pensait que je n'étais pas assez mûr pour prendre cette décision. Il considérait que c'était un engagement définitif et pas seulement un changement d'atmosphère où, au cas où j'aurais la vocation, elle pourrait se développer plus facilement. Il fut assez sévère. Selon lui ils m'avaient "fait un lavage de cerveau". Il m'inscrivit dans une école secondaire de l'Etat afin de m'aérer et de me faire connaître une autre ambiance. Je me souvins être allé, avec ma mère, me recueillir devant l'image du Santo Cristo de la chapelle de Saltillo afin de tout remettre entre ses mains.
Cela fut le début d'une étape difficile pour moi. Cinq ans remplis de doutes, de confusion et de solitude, dont je n'aime pas me souvenir. A côté du déséquilibre émotionnel de tout adolescent s'ajoutaient la nostalgie et la frustration d'un bonheur que je pouvais presque toucher avec la main, que les autres ne comprenaient pas et, voulant mon bien, ne voulaient pas me laisser atteindre.
En troisième année de l'école secondaire j’étais retourné dans mon ancien collège mais je n'osais aborder le thème de la vocation avec personne, de crainte des conséquences que cela pourrait entraîner. Non seulement je rencontrais l'opposition de mon père, mais encore mes frères et sœurs ne manquaient pas une occasion, avec la "franchise nordique" qui caractérise notre famille, de me lancer à la figure la liste des attitudes vraiment incompatibles avec celui qui aspire à se consacrer à Jésus-Christ.
Ce qui me fit le plus souffrir à cette époque fut de n'avoir personne à qui confier mes inquiétudes les plus intimes, mes doutes et mes craintes. Pourtant cette solitude m'amena à une rencontre plus personnelle et profonde avec Dieu. L'après-midi j'aimais bien rentrer seul chez moi, à pied, et j'en profitais pour parler avec Lui. Ma relation avec Marie s'intensifia également ; j'allais souvent à Monterrey pour suivre un traitement chez l’orthodontiste, et j'en ai souvent profité pour lui rendre visite dans sa basilique de Notre Dame del Roble où je mettais mon avenir entre ses mains.
J'ai fait la connaissance des légionnaires du Christ en février 1982, quand le père Juan Rivas, L.C. vint parler dans ma classe pendant les premières quinze minutes de la matinée, période que nous utilisions quotidiennement pour offrir le jour à Dieu et réfléchir ensemble sur un passage de l'Evangile. Je ne me souviens pas de quoi nous parla le père, mais j'en gardai une impression très positive. Peu après je vis personnellement le Père Ricardo Sada, L.C. qui m'invita à participer à une rencontre "vocationnelle" pendant la Semaine Sainte. Je repoussai cette invitation pour deux raisons : d'abord parce que, si j'inclinais vers la vie religieuse, le sacerdoce en tant que tel ne m'attirait pas. D'autre part je m'étais déjà engagé à participer à une mission dans la sierra de Durango avec un groupe d'élèves Salésiens et j'étais sûr qu'il y aurait une bonne ambiance.
Cette mission fut décisive. Je fus frappé par l'exemple de ces paysans, qui faisaient face patiemment à une grande pauvreté matérielle, mais ne se résignaient pas à vivre "pauvres de Dieu" : ils voulaient entendre parler de Lui, s'instruire de leur foi afin de se défendre des sectes, recevoir Dieu dans les sacrements (quand il y avait du désordre dans un village, le châtiment qui leur coûtait le plus c'était que le prêtre vide le tabernacle). Le témoignage du prêtre eut aussi un grand impact sur moi : il passait sa vie héroïquement à alimenter la foi de cette poignée de villages perdus dans la montagne, sans autre récompense que la satisfaction de transmettre aux autres le bonheur que seul Dieu apporte. Et combien plus grande encore était la pauvreté de Dieu en ville surtout pour ceux qui, rassasiés de biens matériels ne sont même plus conscients de leur vide intérieur ! Combien de Présence Réelle dans le tabernacle d'églises vides ! Combien plus ardue la tâche des prêtres qui doivent commencer par réveiller les consciences de ces hommes, fils également si aimés de Dieu !
La nuit du Jeudi Saint je passais un très long moment devant Jésus-Christ Hostie. Je lui parlais avec plus d'intensité que jamais de mes inquiétudes et je lui demandais de m'éclairer car j'allais terminer mes études secondaires ; il était temps de prendre une décision et j'étais loin de le faire. Je terminai ma prière encore plus confus. A ce moment-là l'idée du sacerdoce se présenta à moi avec insistance. Je sentais que c'était là que le Christ me voulait, là où il avait besoin de moi, mais la vocation sacerdotale m'attirait fort peu ; je ne me sentais affectivement pas fait pour cela. J'étais disposé à suivre cette vocation si c'était la volonté de Dieu ; je voulais pourtant une manifestation claire, sûre, palpable et des garanties anticipées de succès. D'une certaine façon mon idée de la vocation était semblable à celle que j'avais à l'âge de onze ans ; la seule différence était qu'entendre la voix de Dieu n'était plus un sujet de crainte mais au contraire devenait la condition que je mettais à Le suivre.
Le Christ me répondait, mais d'une façon moins spectaculaire que ce que j'aurais désiré. Il mit sur mon chemin un personnage-clef, le directeur de mon collège, le frère Jorge Garcia. A la fin de la mission il m'invita à l'accompagner dans sa voiture. Il devina mes inquiétudes et m'interrogea à leur propos. Je lui racontai ce qui m'arrivait. Il me répondit que, si je pensais que ma vocation pouvait être le sacerdoce, la seule façon de le savoir était d'essayer : « fais le plongeon, même si tu ne vois pas clairement, fais confiance à Dieu qui t'attend. Si c'est ta vocation, tu t'en rendras rapidement compte, car tu te sentiras comme un poisson dans l'eau ; si ce n'est pas ta vocation tu n'auras rien perdu. N'attends pas que la certitude vienne jusqu'à toi, tu n'aboutiras à rien ; tu dois être courageux et généreux pour te lancer à la recherche de ta vocation ». Il me suggéra aussi de ne pas donner crédit aux quelques commentaires négatifs que j'avais entendus à propos des légionnaires du Christ, alors qu'il n'y avait aucune preuve !
Je suivis son conseil et j'acceptai l'invitation pour aller, l'été suivant, à la "candidature" de la Légion. Effectivement, dès le premier jour, je me sentis "comme un poisson dans l'eau". C'était mon milieu. Je trouvai un idéal qui surpassait toute attente : exigeante mais vraiment passionnante, capable de donner un sens à ma vie et de combler tous mes désirs. Je rencontrai Jésus-Christ qui m'attendait au début du chemin pour commencer à le parcourir ensemble. Je me sentais satisfait. Les premiers à s'en rendre compte furent ma famille et amis proches. Quand je leur envoyai la première photo avec ma soutane neuve, tous se rejoignirent pour affirmer une chose : j'avais l'air heureux.
Mon père aurait préféré que je fasse des études professionnelles mais fallait-il attendre cinq ans pour être heureux ? Pourquoi le faire si cela me privait de vivre avec plénitude les meilleures années de ma vie ? Mon entrée à la Légion le contraria bien, mais peu à peu il comprit que la meilleure chose qu'il pouvait accomplir était de me permettre de suivre l'appel de Dieu. Je n'hésite pas à affirmer qu'après mon départ de la maison, après les adieux, il se sentit fier de moi. Quelquefois je me demande : pourquoi Dieu a-t-il permis que j'attende cinq ans pour suivre ma vocation ? Il en sait la raison. Peut-être pour apprendre à un père de famille à comprendre qu'Il appelle quand Il veut et que s'opposer à laisser son enfant écouter son appel c'est le priver du droit d'être heureux pendant les meilleures années de sa vie.
