3. L’ecclésiologie est une branche de la théologie. Elle étudie scientifiquement la réalité de l’Eglise à la lumière de la Révélation. D’après la formule bien connue de St Anselme, la théologie est «fides quaexrens intellectum ». C’est pourquoi, en tant que science, elle est pleinement rationnelle : elle détermine son objet, elle l’étudie suivant une méthode précise et systématique, elle en cherche une connaissance organique. Mais, en tant que théologie, l’ecclésiologie part de quelques principes qui lui sont connus, non par le simple lumière de la raison, mais par la révélation que Dieu a fait de lui-même et de son dessein sur l’homme. La révélation fait que le théologien, dans sa réflexion sur l’Eglise, avance en quelque sorte guidée par la science divine, et que sa raison humaine si limitée et sujette à l’erreur, puisse pénétrer de plus en plus le mystère de la vérité. Or, se laisser guider par ce que Dieu révèle, s’appelle obéir dans la foi. Sans cela, il n’y a ni véritable science théologique, ni véritable ecclésiologie. Cette obéissance dans la foi place le théologien dans une situation paradoxale : d’un côté, il affronte la réalité de l’Eglise en tant qu’objet, c’est à dire, comme une réalité qui est hors de son intelligence (ob-jectum) ; mais d’un autre côté, il reçoit de l’Eglise elle-même la Parole de Dieu qui l’éclaire. C’est pourquoi, son travail consistera en un effort scientifique dans le but d’atteindre une compréhension plus profonde de l’Eglise dans laquelle il vit et dont il vit. C’est avec raison que H. Kung affirme : « il n’est pas possible d’arriver à une connaissance juste de l’Eglise du dehors, d’un point de vue neutre, mais seulement du dedans, de son point de vue à elle, en vivant en elle et avec elle. Comme elle est l’Eglise de la foi, elle en appelle à la foi de l’Eglise » (4)
4. Jusqu’à maintenant, nous avons précisé quelle sorte de réflexion nous allons faire au sujet de l’Eglise, mais il nous faut encore circonscrire le contenu de ce terme, même si ce n’est que de façon provisoire. Le terme Eglise est un mot qui a de multiples sens, et qui est, pour cela, ambiguë. Dans le langage courant, «église » avec une minuscule, équivaut à édifice religieux, lieu de culte ; et avec une majuscule, il désigne plutôt la hiérarchie : les prêtres, les évêques, et le Pape. Dans le langage ecclésiastique lui-même, nous trouvons des acceptions diverses. On emploie le mot Eglise, non seulement pour désigner l’Eglise universelle, mais aussi pour parler des diverses Eglises particulières ou des diocèses (Eglises de Rome, de Mexico, de Sidney) ou même pour désigner les différentes confessions chrétiennes (Eglise orthodoxe, Eglise Luthérienne). Cette variété de sens laisse entrevoir la variété de niveaux sémantiques où est utilisé le mot. Severino Dianich énumère quelques-uns uns de ces niveaux de l’ordre du phénomène de la mystique, de l’eschatologie et de la confession. A chaque niveau le mot prend une valeur plus diversifiée et complexe. Pour ma part, pour éviter de nous perdre dans ce labyrinthe de significations, nous emploierons au début le mot «église » pour désigner la communauté historique et structurée de ceux qui croient en Jésus-Christ, célèbrent les mêmes sacrements et sont conduits par les mêmes pasteurs. Cette définition est, certes, partielle, mais c’est celle qui est la plus proche du vécu d’un chrétien de base. Pour l’instant, cette acception nous suffit même si nous avons à la compléter et à l’approfondir par la suite.
5. En résumé, nous pouvons conclure que l’ecclésiologie est la branche de la théologie qui étudie, à la lumière de tout ce que Dieu nous a révélé, la réalité de l’Eglise, c’est à dire, de la communauté historique et structurée de ceux qui croient en Jésus-Christ, célèbrent les mêmes sacrements et sont conduits par les mêmes pasteurs. A travers cette définition, nous trouvons précisés plusieurs éléments. Sa nature : c’est une science théologique, son objet : elle étudie la réalité de l’Eglise ; son objet formel : elle l’étudie à la lumière de tout ce que Dieu nous a révélé. Mais il manque encore un élément incontournable : le but. L’effort scientifique qui vise à pénétrer avec la raison humaine tout ce que la révélation nous dit au sujet de son bien. Sans cette orientation, l’ecclésiologie perdrait son caractère théologique et en arriverait facilement à des conclusions subjectives.
Dans quel contexte se développe l’ecclésiologie et quelle en est la méthode ?
1. Si nous regardons bien la définition ci-dessus, nous découvrons une série de faits qui influeront sur la méthode, puisque celle-ci dépend de la nature de l’objet étudié. « Veritas est adaequatio intellectus ad rem ». Eh bien, d’un côté nous avons sous les yeux la communauté de l’Eglise, avec ses fidèles, sa hiérarchie, ses institutions, son culte ; lesquels sont tous des réalités de l’expérience et de l’histoire ; D’un autre côté, nous nous trouvons devant le fait suivant : pour acquérir une connaissance profonde de cette réalité, il nous est nécessaire de recourir à tout ce que Dieu nous a révélé. Enfin, nous croyons que cette révélation contenue dans les livres canoniques et dans la tradition, est interprétée de façon authentique dans l’Eglise par ceux qui ont reçu du Christ le charisme de l’enseignement. La relation entre ces trois facteurs : Ecriture, tradition et Enseignement de l’Eglise déterminent, d’ores et déjà, notre cadre méthodologique.
2. A l’intérieur de ce cadre, nous pouvons cibler deux fonctions : l’écoute de la Parole de Dieu telle qu’elle nous parvient à travers la Tradition vivante de l’Eglise guidée par ses pasteurs (auditus fidei) et la réflexion méthodique (intellectus fidei). Ces fonctions, que certains appellent positive et spéculative, sont complémentaires, tout comme la terre et la plante qui s’y enracine, en outre, elles ne sont pas totalement dépendantes l’une de l’autre. En premier, le théologien va à la racine et cherche à extraire de l’écriture tout ce que Dieu a révélé sur l’Eglise. Logiquement, le théologien commence déjà cette recherche avec une certaine conception de l’Eglise ; autrement, il ne saurait pas comment orienter sa recherche, ? Dans cette tâche, il lui est indispensable de se servir de l’exégèse historico-critique, mais sans s’y arrêter longuement. Il doit plutôt continuer jusqu’à ce qu’il fasse ressortir ce que Dieu nous révèle. (6) Cela fait, le théologien cherche à comprendre, à expliquer et à mettre en relation de façon organique, les données qu’il a trouvées. Cet effort de compréhension n’est pas facile . Il requiert un raisonnement rigoureux, un jugement équilibré, une grande capacité de synthèse, et surtout, beaucoup de prières et une grande humilité.
3. Dans le développement de sa recherche, le théologien doit toujours procéder en respectant la communion avec l’église. Et cela, pour plusieurs raisons. La première, c’est que Dieu a confié sa parole, non à notre simple conscience individuelle, mais à la communauté des croyants ; c’est à dire, d’abord au peuple d’Israël, ensuite à l’Eglise du Christ. La révélation, à l’inverse de tout ce qu’affirme l’hérésie gnostique, est la Parole que Dieu adresse publiquement à son Peuple. A cause de cela, le théologien a besoin de se situer résolument «dans le courant de la grande Tradition qui, sous la houlette du Magistère, lequel peut compter avec certitude sur l’assistance spéciale de l’Esprit-Saint a reconnu les écrits canoniques comme étant une parole adressée par Dieu à son peuple, et, n’a jamais cessé de méditer cette parole et de découvrir sa richesse inépuisable. »(7)
Mais il y a aussi une raison. Bien que le travail scientifique concerne directement le théologien, parce que c’est lui qui a reçu une formation appropriée et consacre son temps et ses efforts à la recherche, cependant, c’est indirectement toute l’Eglise qui réfléchit sur elle-même, vu que les théologiens ne sont pas des individus isolés, engendrés à la foi au Christ par génération spontanée, des observateurs qui contemplent l’Eglise du dehors. C’est en son sein et par son intermédiaire qu’ils ont reçu le message de l’Evangile. En résumé, les théologiens sont fils de l’Eglise, laquelle, comme une bonne mère, les engendre, les nourrit et les élève dans la foi. C’est pour cela que qui, à travers le théologien, réfléchit sur elle-même et bénéficie de ces intuitions. C’est pourquoi, en faisant de la théologie, les spécialistes doivent toujours garder une vive conscience ce leur communion avec l’Eglise.
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(2) Dans son œuvre Proslogion PL 158 : 227, il explique sa pensée « ….désidero…. »
(3) Thomas, S. Summa Theologiae I q. 1à 2.
(4) Kung. H Die Kirche Freiburg-Basel-Wien, 1967,p.44.
(5) Dianich S. Ecclesiologia « Questioni di metodo ema proposta Paoline 1993, p 15-22.
(6) Commission biblique pontificale, «l’interprétation de la Bible dans l’église, L.E.V. Cité du Vatican 1993. C’est une présentation des diverses méthodes utilisées à l’heure actuelle par l’exégèse. Elle les évoque et les évalue avec une grande ouverture d’esprit et un grand équilibre.
(7) Jean-Paul II : discours prononcé lors de l’audience commémorative des encycliques « Providentissimus Deus » et « Divino afflante spiritu », le 23-4-1993
A quoi sert l’Ecclésiologie ?
En définissant l’ecclésiologie, nous faisons allusion à sa finalité d’église. La réflexion scientifique sur l’Eglise, dès qu’elle est faite par l’un de ses membres, doit contribuer au bien de tous ses membres. Ce serait un non-sens et vraiment très dangereux de ne considérer l’ecclésiologie que comme une étude strictement personnelle pour apaiser des inquiétudes intellectuelles purement personnelles, ou pour s’ériger en maître à penser des pasteurs et des fidèles.
Dans la recherche théologique, on doit faire preuve d’un éminent esprit de communion et de responsabilité écclésiale. Quels avantages découlent d’une ecclésiologie solide et équilibrée pour l’Eglise ? Parmi beaucoup d’autres, relevons-en trois d’une importance toute particulière.
1. En premier lieu, nous avons besoin d’une doctrine solide pour grandir dans notre fidélité au Christ et à son dessein sur l’Eglise, sans succomber aux tendances préoccupantes qui ont surgi en son sein, suscitant la confusion et la division au niveau pastoral et liturgique, et ce qui est encore plus grave, au niveau doctrinal. En 1971, quelques années seulement après le Concile Vatican II, le Père Henri de Lubac exprimait sa préoccupation face à la manière dont certains milieux ecclésiaux présentaient l’Eglise, falsifiant la doctrine conciliaire :
« On a l’impression qu’aujourd’hui, on ne veut garder de cette doctrine que l’idée, ou plutôt, l’expression « peuple de Dieu », dont le sens est dégradé au point de transformer l’Eglise en une vaste démocratie. » Dans une contradiction analogue, on corrompt l’idée traditionnelle de la collégialité épiscopale, instituée par cette constitution, et on prétend l’étendre à tous les domaines, en la confondant avec un gouvernement d’assemblée. On se sert même de cette idée pour attaquer le pontificat romain. (9)
A l’heure actuelle, après plus de 2 ans, la situation est toujours aussi préoccupante, aggravée pour de nouvelles raisons : l’opposition ouverte au magistère, la mise en opposition non fondée des dimensions institutionnelles d’un côté, charismatique de l’autre, de l’Eglise, la tendance à minimiser la nécessité de l’importance de l’Eglise pour le Salut à exagérer la dimension subjective de la foi, l’exacerbation du caractère régional de l’Eglise etc… Si nous considérons de façon approfondie ces phénomènes, nous trouvons qu’ils ont tous un dénominateur commun : l’oubli ou le rejet de la véritable doctrine au sujet de l’Eglise. c’est pour cela que nous avons besoin de redécouvrir sa vérité et sa beauté, si nous voulons l’aimer et la construire selon le dessein du Christ.
2. En second lieu, ceux qui croient au Christ ont besoin d’être préparés à témoigner de leur espérance, comme le dit St Paul (1. P ; 3-15). Aujourd’hui, le tout-venant est sensible et s’intéresse aux événements de l’Eglise. Dans les journaux télévisés, dans les colonnes des journaux, et même dans les revues d’actualité, les événements de l’Eglise et les faits et gestes de ses personnalités marquantes sont souvent évoqués. A peine le Pape entreprend-il un voyage pastoral que les journaux en rendent compte. Il écrit une encyclique et prennent déjà parti pour ou contre. Qui ne se souvient, par exemple, des réactions de la presse aux encycliques «veritatis splendor » et « evangelium vitae » de Jean-Paul II ? Mais il n’y a pas que le Pape qui fasse la une. Ce sont aussi les évêques, et même les prêtres. Qu’arrive t-il quand une conférence épiscopale ose analyser des situations ou des problèmes cruciaux d’un pays, ou quand un théologien contredit publiquement le Magistère de l’Eglise ? immédiatement, des journalistes, des politiciens et tous ceux qui suivent attentivement les événements de ce pays prennent position pour ou contre. L’Eglise est devenue un sujet d’actualité, et les gens s’interrogent à son sujet, débattent au sujet de sa mission et de ses institutions. A toutes ces interrogations nous devons pouvoir répondre par une doctrine solide et convaincante.
3. Nous avons besoin, en dernier lieu, d’une saine doctrine ecclésiale pour que les efforts œcuméniques progressent, sans tomber dans le piège de l’irénisme doctrinal. Il y a de plus en plus de personnes qui vivent douloureusement la situation évoquée par le Concile Vatican II : « Nombreuses sont les communautés chrétiennes qui se présentent aux yeux des hommes comme étant le véritable héritage du Christ ; tous les chrétiens se déclarent disciples du Seigneur, mais sentent de façon différente et suivent des chemins différents, comme si le Christ lui-même était divisé. Cette division contredit ouvertement la volonté du Christ, elle est un scandale pour le monde et elle blesse la cause très sainte de la prédication de l’Evangile à tous les hommes. (10) Face à cette situation, beaucoup de chrétiens recherchent sincèrement le moyen de retrouver l’unité et se demandent comment y parvenir. S’agit-il que chacun cède un peu de terrain et se mettent d’accord sur la base d’un plus petit dénominateur commun ? Suffit-il que les diverses communautés chrétiennes s’aiment et oublient leurs différences en matière de foi ? Non, aucun de ces chemins ne conduit à la véritable union. Si le Christ a fondé une seule Eglise et que les hommes, par la suite, l’ont divisée, le seul chemin qui mène à l’union des chrétiens est la conversion des cœurs : il faut revenir au Christ et à l’Eglise telle que celui-ci l’a voulue. C’est pourquoi une ecclésiologie fondée solidement sur l’Ecriture et la Tradition est indispensable pour l’avancée de l’œcuménisme.
(9) De Lubac « La chiesa nella crisi acttuale, ED. Paoline, Roma 1971.
(10) U.R. 1.
(11) U.
Quelle importance théologique devons-nous attribuer à l’ecclésiologie ?
Le Concile Vatican II enseigne que parmi les vérités révélées par Dieu et accueillies par l’Eglise, il existe un ordre, une hiérarchie : «en comparant les doctrines, souvenez-vous qu’il existe un ordre, une hiérarchie dans les vérités de la doctrine catholique étant donné que le lien entre ces vérités et le fondement de la foi chrétienne est varié » (11) D’après le critère de jugement, nous pouvons voir que l’église est unie avec le mystère de Dieu et son plan pour le salut de l’homme de telle façon qu’elle a une importance toute particulière. L’ecclésiologie pourrait être vue justement comme un carrefour de chemins théologiques. Dans l’Eglise on rencontre, d’une façon ou d’une autre, les différents mystères de notre foi, et pour les comprendre de façon saine, il n ‘est pas différent de posséder une ecclésiologie solide.
1) Il faut considérer tout d’abord l’union étroite qui existe entre l’Eglise, la reconnaissance des écrits canoniques et la Tradition. Historiquement, c’est l’Eglise qui, guidée par l’Esprit-Saint, et au terme d’une longue réflexion qui a culminé au XVI ème siècle avec le décret du Concile de Trente, a déterminé quels livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, devaient être considérés comme inspirés. (13) et la base de ces discernement, indépendamment des raisons concrètes, elle la trouve dans sa Tradition elle-même. C’est pourquoi Vatican II affirme justement que « La Tradition, l’Ecriture, et le Magistère de l’Eglise, suivant le sage plan de Dieu, sont unis et liés, de telle sorte qu ‘aucun des trois ne peut subsister indépendamment des autres. » (14)
2) Nous pouvons aussi mettre en relief l’importance théologique de l’Ecclésiologie. si nous considérons que les mystères les plus essentiels de notre foi gardent une profonde relation avec l’Eglise. En effet, on accepte communément- Dieu que quelques précisions doivent y être ajoutées – la thèse de K. RAHNER selon laquelle la Trinité immanente ou « Deus absconditus » s’identifie à la Trinité économique ou «Deus revelatus » (16), et que cette identité culmine dans l’Incarnation du Verbe, car c’est dans le Verbe que Dieu se fait homme (c’est l’union hypostatique). Or, l’Eglise n’est pas étrangère à ce mystère depuis que St Paul la définit comme « la plénitude de celui que Dieu remplit lui-même totalement. (Eph ? 1.2.3.), c’est à dire le Christ. Tout cela montre avec éclat que l’Eglise est étroitement unie au mystère de la Trinité. (17) C’est en Elle et à travers Elle que le Christ Tête continue à réaliser le mystérieux dessein du Père avec force de son Esprit.
3) Il y a en plus un autre lien de la plus haute transcendance. Le salut escatologique de l’homme et de l’Eglise sont inséparables. Les membres de l’Eglise, engendrés dans le baptême, participent réellement au salut final ; c’est à dire, à la vie même du Fils de Dieu grâce à l’action de l’Esprit-Saint (Rom. 8, 11,14-17) et leur vie constitue ici même en ce bas monde le début du royaume éternel de Dieu. C’est pour cela que d’une façon réelle, le véritable salut et la Gloire authentique de l’homme commencent dès ici-bas au sein de l’Eglise militante même s’ils ne se réaliseront pleinement qu’après la parousie finale du Christ. Présenter comme il convient cette réalité a, pour cette raison, une grande importance pour l’homme moderne, abreuvé de faux messianismes et tourmenté par son véritable salut. Le Concile Vatican II déclare : « L’Eglise constitue sur la terre le germe et le principe de ce royaume. Et tandis qu’elle se développe peu à peu, elle aspire avec un grand désir à la réalisation plénière du royaume en même temps qu’elle désire intensément s’unir à son Roi dans le Gloire. (18)
Tout ce que nous venons de dire révèle l’intime contradiction que l’Eglise vit tout au long de son histoire. Dès les premiers siècles de sa longue histoire, après avoir exprimé sa foi dans la Trinité Sainte, elle a confessé « et unam, sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam . » L’Eglise est une communauté croyante, ouverte avec humilité à un Dieu qui, par amour, s’est manifesté lui-même et a révélé son dessein sauveur sur l’homme. et dans cette ouverture à la révélation divine, l’Eglise découvre qu’elle-même fait partie du mystère projet divin, qu’elle n’est pas une simple spectatrice du dehors, mais un sujet actif. En d’autres termes, l’Eglise est tout à la foi et de façon indissoluble, sujet et objet de foi. C’est en cela que consiste sa contradiction intime.
1. Mais, dans quel sens pouvons-nous croire en l’Eglise ? Dieu n’est-il pas l’unique objet de notre foi ? traditionnellement, on répond à ces questions par des distinctions établies par St Thomas. (19) c’est une chose de « credere Deum », lui faire confiance, accepter ce qui dépasse notre raison parce que c’est Lui qui nous révèle tout cela. Dieu est là en tant que raison formelle de l’acte de foi. Ce en est une autre de « credere Deum », accepter son existence (il est ici l’objet matériel de l’acte de foi). C’est encore autre chose, enfin, de « credere Deum » ; il s’agit dans cette dernière démarche de Dieu en tant que fin vers laquelle tend notre volonté dans l’acte de foi. Eh bien, ces distinctions une fois établies, nous devons mettre en évidence ceci : l’Eglise, en tant que créature de Dieu, ne peut être ni la raison formelle ni le but de notre acte de foi. Dieu seul peut-être l’un et l’autre. L’Eglise ne peut être que l’objet matériel de l’acte de foi. Et dans ce sens, elle est un mystère de foi, une Communauté historique dont la nature s ‘épanouit et la mission se développe à travers l’histoire humaine, mais en la transcendant. Ce que nous constatons dans les anciennes formules baptismales illustre bien ce que nous avons dit ; celles-ci établissent clairement la différence : crois-tu à l’Esprit-Saint ? à la sainte Eglise ?(21) Cette formulation manifeste clairement qu’on ne mettait pas l’Eglise au même niveau que l’Esprit-Saint. C’est pourquoi, nous devons établir une nette distinction entre « credere ecclesiam » et « credere in Deum ».
2. Or, le fait que l’Eglise soit l’objet de notre foi a des implications théologiques de grande importance, bien qu’elle apparaissent dans l’histoire structurée dans un cadre social, qui, dans une certaine mesure, évolue, c’est une société dont la nature dépasse l’évolution de l’histoire, les sciences humaines peuvent nous aider à la connaître, mais elles n’y suffisent pas ; il est nécessaire pour cela d’avoir recours à la révélation divine. Ensuite, pour que les hommes croient en elle et la considère comme un objet de foi, l’Eglise doit s’efforcer de laisser transparaître, à travers sa vie dans l’histoire, à travers ses membres et ses structures, la présence et l’action du Dieu Trinité. En troisième lieu, ce n’est que si la communauté ecclésiale réfléchit sur elle-même en union avec Dieu et avec son projet de Salut qu’elle pourra éviter la tentation de se diviniser elle-même, de se considérer elle-même comme sa propre fin. Cependant, le fait de ne pas être elle-même sa propre fin ne diminue en rien l’Eglise, cela lui donne au contraire plus d’éclat : l’Eglise est importante pour les hommes parce que c’est en elle et par elle que Dieu met en œuvre son plan de Salut.