1. Sujet :
L’Eglise réunie par le Père.
2. Sujet :
L’Eglise fondée par Jésus-Christ.
3. Sujet :
L’Eglise mise en marche par l’Esprit Saint.
4. Sujet :
L’Eglise accueillie par l’homme dans la foi.
IMPORTANCE DU SUJET
Le Concile Vatican II commence la Constitution «lumen Gentium » par un chapitre consacré au mystère de l’Eglise. Ce chapitre présente l’Eglise comme étant le fruit de la sagesse et de la bonté avec lesquelles le Dieu Trinité cherche à rassembler tous les hommes, dispersés par le péché, en une seule famille greffée sur Lui. Le mot « mystère » a tiré de l’oubli cet aspect de la théologie si cher aux Pères de l’Eglise. Oui, l’Eglise, pour eux, faisait partie intégrante du mystère de Dieu, tirant son origine de la Trinité. St Jérôme l’exprime avec clarté quand il dit que les nouveaux baptisés «après avoir détruit le pouvoir du diable, cherchent les sources de l’Eglise, lesquelles sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit » (1) Quel que soit le concept utilisé pour interpréter la réalité de l’Eglise, aucun théologien catholique n’ignore à l’heure actuelle qu’elle jaillit du mystère même de la Très Sainte Trinité. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn, 20-21). C’est pourquoi la communauté des disciples de Jésus est le prolongement du Fils, envoyé dans ce monde pour réaliser de façon plénière et définitive le Plan Sauveur du Père. Le fait d’être missionné par l’envoyé du Père lie l’Eglise au mystère du Verbe incarné et à celui du Dieu Trinité. Par conséquent, le problème de l’origine de l’Eglise et de son caractère mystique sont si indissolublement liés que la négation de l’un suppose la négation de l’autre.
Mais nous ne devons pas oublier que le fait de situer dans le Dieu Trinité l’origine de l’Eglise heurte la sensibilité de l’homme moderne habitué à un environnement social démocratique et élevé dans une culture qui tend à rejeter toute transcendance. Il lui est donc difficile de comprendre qu’une association de personnes, telle que l’Eglise, doit son origine à quelqu’un qui est avant elle et au dessus d’elle. C’est pourquoi il n’est pas rare que beaucoup d’individus se demandent aujourd’hui si l’Eglise est réellement une assemblée réunie par Dieu, ou si elle n’est pas plutôt le fruit d’une simple décision communautaire du groupe des premiers disciples de Jésus après sa résurrection. La réponse que nous donnerons à ces questions n’est pas neutre. Si nous répondons que l’Eglise a son origine en Dieu, nous acceptons de ne pas en être les maîtres et que ce soit Lui qui détermine sa nature et sa mission, et que par le fait même nous devions avoir recours à ce qu’Il nous a révélé pour résoudre les problèmes qui surgissent au jour le jour.(2) Mais si l’Eglise est née d’une simple décision des premiers disciples de Jésus, alors, c’est nous qui en sommes «les patrons»; la façon de la concevoir, de la structurer, les tâches qu’elle accomplira au cours de l’histoire dépendent de notre libre volonté. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui pensent ainsi, considérant que l’Eglise n’est qu’une société humaine et qu’il dépend de nous de résoudre de façon pragmatique, les divers problèmes que l’histoire et les différentes cultures humaines suscitent. Ils refusent tout magistère qui se fonde sur l’autorité du Christ et s’étonnent que les pasteurs de l’Eglise n’acceptent pas les théories des théologiens ou l’opinion publique comme norme de foi ou de morale.(3) Qu’il suffise de rappeler les réactions face à des questions telles que l’origine de la hiérarchie, l’ordination des femmes ou la contraception et l’avortement.
QUELQUES PRECISIONS NECESSAIRES
L’importance très grave des réflexions qui précèdent nous pousse à aborder ce sujet avec circonspection. Nous devons être fidèles au donné révélé sur lequel s’appuie notre foi, mais en même temps, nous avons besoin de l’exposer de telle sorte que nos contemporains voient dans l’origine divine de l’Eglise non un facteur déshumanisant, mais au contraire, le fondement de notre véritable grandeur. Pour répondre à ces deux exigences, nous avons besoin de préciser comment nous allons aborder le problème.
(1) Commençons par dire que la présentation du sujet a besoin d’être complète pour éviter les points de vues partiels ou partiaux. Si nous considérons, ne serait ce que dans un survol rapide, la position du libéralisme protestant sur l’origine de l’Eglise et son contrepoint catholique, nous nous rendrons compte que l’horizon théologique de l’un comme de l’autre était étroit. Les libéraux protestants, du fait qu’ils opposaient raison et foi et séparaient le Jésus de l’histoire du Christ de la foi, voyaient l’origine de l’Eglise non dans le Jésus qui avait prêché en Palestine et était mort à Jérusalem, mais dans la foi de la première communauté au Christ ressucité. Les manuels catholiques, par contre, en raison de leur souci apologétique, considéraient comme indispensable de présenter l’Eglise comme une société directement fondée par Jésus-Christ, pourvue par Lui de sa propre fin et ses propres moyens. Les deux visions, bien qu’opposées, restaient à l’intérieur d’un même orbe théologique, qui nous semble aujourd’hui singulièrement étriqué. Les uns se référaient au Christ de la foi ; les autres, en échange, au Jésus de l’histoire. Mais, dans la plupart des cas, les tenant de chaque position n'arrivaient pas à intégrer le mystère de Jésus-Christ dans un cadre théologique plus vaste. C'était un point de vue exclusivement christologique qui a besoin d’être élargi.
En premier lieu, il faut intégrer le mystère du Christ dans le mystère du Dieu Trinité, qui agit dans l’Histoire des hommes pour les sauver du péché. C’est ainsi que fait la constitution « lumen Gentium », terminant son premier chapitre sur ces paroles de Saint Cyprien : « Ainsi, toute l’Eglise apparaît comme le peuple uni par l’unité du Père du Fils et de l’Esprit-Saint » Cette perspective trinitaire, au sens de laquelle se présente le mystère du Fils, offre d’indéniables avantages. Elle correspond mieux aux données de la révélation divine et à la tradition patristique, comme nous le verrons ; elle nous permet d’entrevoir avec une plus grande profondeur l’action divine qui se rend visible et efficace à travers les structures visibles de l’Eglise ; et elle met mieux en évidence la continuité du « moteur divin » dans l’histoire de l’Eglise, en évitant ainsi de donner une conception ponctuelle de son origine.
Or, le fait d’intégrer l’action de Jésus au sein de l’intervention de la Trinité, dans l’histoire ne doit pas conduire à sous-estimer l’action du Christ dans la naissance de la communauté ecclésiale. Mettre en relief cette action du Christ est de la plus haute importance, car s’il n’en avait pas été ainsi, l’action salvatrice du Père dans l’Ancien Testament n’atteindrait pas sa manifestation et son efficacité historiques plénières, pas plus que l’action du Saint esprit ne serait intelligible pour les hommes. Jésus-Christ mort et ressucité, est par ses paroles et ses actes la pierre angulaire de toute l’économie du salut. C’est vers Lui que tend, comme vers son «plérôme » et son «épiphanie » suprême l’action par laquelle Dieu réunit et sauve Israël, et par Israël, toutes les nations ; et c’est de Lui que jaillit la réalité et l’intelligibilité du peuple nouveau et de la Nouvelle Alliance. C’est Lui ,qui est le pont unissant le mystère de la Trinité à l’Eglise. Ou, si l’on voit, C’est Lui le Christ, qui est le sacrement du Père.
Mais la démarche antérieure ne suffit pas. Il faut l’élargir encore plus. Le Dieu Trinité, en agissant dans l’histoire, a comme destinataires des hommes libres avec lesquels il engage un véritable dialogue dans le liberté. Les hommes ne sont pas anéantis par l’action divine, mais au contraire, interpellés et dynamisés par elle. Ce fait a nécessairement des répercussions sur l’origine de l’Eglise. L’intervention de Dieu ne produit pas automatiquement une communauté ou un groupe d’hommes, mais seulement eut le jour où un groupe l’accueille dans un acte de foi libre. Cette foi, étant vraiment humaine et historique, ne peut pas être conçue comme un acte circonscrit dans la seule intimité de la conscience individuelle. Elle demande à être professée et vécue publiquement et elle suppose au préalable un conteste communautaire : les uns proclament l’Evangile, d’autre l’accueillent dans le foi et tous forment une communauté de croyants. Il ressort ainsi bien clairement que l’Eglise surgit dans l’histoire comme le fruit, bien sûr à des titres divers, de l’action de Dieu Trinité et de l’action de l’homme. Il y a déjà des années le Père de Lubac l’exprimait ainsi :
Au sein de la grande union qu’est l’Eglise catholique, on peut considérer, d’une part, la voix qui appelle et la force qui réunit ; d’autre part, l’assemblée une fois constituée, l’assemblée de ceux qui sont réunis, chacun ayant sa personnalité propre. (5)
Il est nécessaire également d’expliquer clairement un autre point. L’Eglise a, certes, son origine dans le Dieu Trinité. Mais nous ne devons pas penser pour autant qu’elle est sortie des mains de Dieu telle que nous la connaissons aujourd’hui, sans qu’il y ait eu d’évolution en aucun domaine. L’histoire elle-même démentirait cette thèse. Beaucoup de réalités de l’Eglise voulues par Dieu, ont été précisées par les hommes avec le temps, et nous les avons vécues à travers les différentes circonstances de l’histoire. Qu’il suffise de rappeler, à titre d’exemple, comment la façon d’exercer la charge épiscopale et le ministère lui-même du Pontife Romain ont varié, ou comment a évolué la liturgie et la célébration des Sacrements. Cependant, nous affirmons, en nous basant sur tout ce que Dieu nous a révélé, que l’Eglise possède une nature et une mission pérennes tout au long de l’histoire.
L’affirmation de Hans Kung selon laquelle «il n’existe pas de doctrine sur l’Eglise en tant que système métaphysico ontologique immuable, mais seulement dans le contexte de son histoire, de celle des dogmes et de la théologie en tant que société conditionnée essentiellement par l’histoire », (6) paraît trop abrupte, voir dangereuse, car elle accentue le caractère évolutif de l'Eglise, au point de diluer dans le devenir historique les éléments qui sont immuables et doivent le rester parce qu’ils viennent du Christ. Le lieu entre l’essence et les formes historiques de l’Eglise, qui, selon l’auteur, ne peuvent être séparées ni être identifiées, n’apparaît pas clairement, si l’essence de l’Eglise se réduit au fait que, de tout temps, du Nouveau Testament jusqu’à nos jours, l’Eglise est inséparablement «ecclesia vudens » et «credens ecclesiam », quel est le contenu de ce « credire »? Cela n’est pas clair pour cet auteur.
Notes de «importance du sujet » de l’origine de l’Eglise.
Livre p. 36 à 39.
Trad. P ; 64 à 72.
(1) Homélie pour les nouveaux baptisés sur le psaume 41. CCL 78, 542.
(2) Hernandez Alonso J.J, « La nueva Teología de la Iglesia del Senor » Sigueme, Salamanca 1976,p. 89. « Si la nature de l’Eglise, comme cela découle des réflexions précédentes, doit être cherchée dans l’économie trinitaire, la conclusion s’impose : son action et la compréhension qu’elle a d’elle-même à travers l’histoire ne pourront jamais être conçues comme étant autonomes mais elles doivent au contraire s’ajuster aux normes dictées d’En Haut, si elles ne veulent pas risquer d’être considérées comme inauthentiques. »
(3) Cette façon de voir expliquer, en partie, des affirmations inacceptables de Hans Kung. Une position semblable est soutenue par le P. Bernard Haring dans son livre « Preti di oggi. Preti per domani. Quale prete per la chiesa e per il mondo ? » (Queriniana, Brescia 1995), et par les auteurs de «Moral theologie im Abseits ? Antwort auf die Enkylika « Seritatis Speldor » Herder (Quaestiones disputatae 153) Freibur im Br. Bassel-Wien, 1994.
(4) De orat. Dom. 23 : PL 4,553 : « de unitate Patris et Filii et Spiritus Sancti plebs adunata »
(5) « Méditation sur l’Eglise » Paris 1953, p. 87. On peut lire utilement CIOLA, N, « Paradosso e misterio in Henri de Lubac ». Libreria Editrice della Pontificia Universita lateranense, Roma 19800, pp. 124-126.
(6) Küng, H. « La Iglesia », Herder, Barcelona. 1969. P. 24.