Jésus-Christ, le Fils de Dieu, a institué l’Eglise par la prédication du Royaume, et divers actes de sa vie terrestre ( institution des douze, eucharistie et mort sur la Croix) qui manifestent sa claire volonté de la fonder et l’établissent peu à peu.
Etat de la question.
L’Eglise, tout au long de son histoire, a maintenu sans failles la conviction que le Christ est non seulement sa pierre angulaire, mais que c’est lui qui l’a engendrée et lui qui, concrètement, l’a instituée. Naturellement, la présentation de cette conviction a revêtu diverses nuances suivant les époques.
1. Les Pères de l’Eglise abordaient normalement le sujet de sa relation de l’Eglise avec le Christ à partir des figures contenues dans l’Ecriture elle-même ; ainsi, pour ne citer que quelques exemples, ils la voyaient jaillir du côté du Christ «endormi » sur la Croix ou ils la considéraient comme l’homme parfait. (17) Ensuite, les théologiens et les canonistes médiévaux commencèrent à augmenter de façon moins figurée et plus juridique à partir du pouvoir conféré à Pierre par Jésus. Plus tard, les manuels catholiques continuèrent à envisager l’Eglise sous le même point de vue, cherchant à identifier parmi les paroles et les actes de Jésus, celui ou celle qui paraîtrait clairement être un acte de fondation juridiquement valide. Cette façon de procéder était compréhensible car on essayait, d’une part, de présenter l’Eglise comme une société parfaite et historique face à certaines tendances spiritualistes, d’autre part, de souligner son origine divine pour la défendre contre les interventions indues de la société civile. Mais cette méthodologie a conduit comme on aurait dû des solides résultats de la recherche exégétiques.
2. C’est l’attitude opposée qu’à prise l’école libérale allemande du XIXe siècle. C’est ainsi qu’elle a séparé la raison (domaine de l’histoire) de la foi (domaine du sentiment et de l’éthique) et elle a tellement exalté la raison, qu’elle en est arrivée à considérer la foi comme quelque chose d’irrationnel. D’après cette école, il n’y aurait pas de rapport entre le Jésus de l’histoire et le Jésus de la foi. La communauté primitive serait née, non par la volonté de Jésus, mais à cause de sa mort. En effet, durant sa vie terrestre, Jésus aurait prêché seulement le royaume, un royaume éthique et pour ici-bas, qui a échoué avec sa mort. Devant cet échec, les disciples auraient remplacé le Royaume de Jésus par une Eglise structurée. Comme le dit A. LOISY, Jésus aurait prêché le Royaume, et ce qui serait né, ce serait une Eglise, qui se serait structurée démocratiquement suivant des modèles historiques, gréco-romains. (19)
3. En face de ce libéralisme, surgit dans la première moitié du XX ème siècle le courant eschatologique, qui concevait le royaume annoncé par Jésus comme étant définitif (esjaton) et totalement transcendant, et en général, refusait à Jésus la volonté d’avoir fondé une communauté structurée dans l’histoire. Celle-ci serait née, après sa mort, à l’initiative de ses disciples. A Schweitzer et M. Werner (20), représentants de l’école eschatologique née de ces théories, affirmèrent que, si Jésus a annoncé comme étant imminente l’arrivée du Royaume éternel, il est logique de penser qu’il n’avait pas la moindre intention de fonder une église qui continuerait son œuvre tout au long de l’histoire. L’Eglise, structurée suivant certains modèles historiques fut la création pure et simple des disciples, les promesses eschatologiques de Jésus ne s’étant pas réalisées. R. BULTMANN (21) a représenté « l’eschatologisme » existentiel, et a affirmé que se sont les disciples qui, l’attente messianique ayant échoué, ont rompu avec le passé historique (parce qu’il était hors de leur atteinte) et ont été obligées de se constituer en communauté définitive de salut, où est proclamée la parole qui interpelle l’homme et celui-ci, en voyant, engage son existence. La séparation totale de l’histoire et de l’eschatologie supprime tout causal entre Jésus et l’Eglise post-pascale. La thèse d’Oscar Cullmann est différente ; il distingue le Royaume de Dieu prêché par Jésus en tant qu’événement purement futur, le Royaume du Christ inauguré historiquement par la foi des apôtres après sa mort et sa résurrection et l’Eglise. Celle-ci, bien que coïncidant chronologiquement avec le Royaume du Christ, ne s’identifie pas avec Lui, mais en témoigne. Ces distinctions rompent également le lien causal entre le Jésus de l’histoire et l’Eglise.
4. Un cas particulier parmi les catholiques est celui de HANS KUNG (23). Il recherche une voie médiane, recevable du point de vue exégétique, entre l’ecclésiologie partielle d’un dogmatisme étroit (plein d’a priori et sans base exégétique suffisante) et l’écclésiologie également partielle fondée sur une exégèse à courte vue(peu critique face à ses propres hypothèses). La première voyait l’Eglise déjà en projet et constituée pendant la vie de Jésus. La seconde excluait tout lien entre Jésus et l’Eglise. D’après KUNG, qui prétend tenir compte des conclusions exégétiques les plus sérieuses et les plus solides, le Jésus d’avant Pâques n’a fondé durant sa vie aucune Eglise, mais par sa prédication et ses œuvres, il a jeté les bases de la future Eglise post-pascale ; par conséquent, l’Eglise n’est née qu’avec la foi des disciples en sa résurrection, de telle sorte que «la source de l’Eglise n’est pas dans telle ou telle parole de Jésus, pas plus que dans sa doctrine proprement dite, mais dans sa personne, dans sa qualité de messie caché et de Ressuscité d’entre les morts »(24). Cette explication ne nous semble pas suffisante (25). A notre avis, elle accepte trop facilement la dichotomie entre le Jésus de l’histoire et le Jésus de la foi et en conséquence, n’explique pas de façon satisfaisante le lien entre Jésus et l’Eglise, mais elle ne le considère pas comme fondamental.
Pour notre part, suivant les enseignements du Concile, nous affirmons, à l’encontre de ceux qui refusent tout lien causal entre le Jésus de l’histoire et l’Eglise, que Jésus a institué l’Eglise avant la Résurrection, mais qu’il ne l’a pas fait par un acte juridique formel, mais par divers actes et diverses paroles qui manifestent sa volonté fondatrice et en même temps, la mettent peu à peu en œuvre. De telle sorte que les disciples, à l’issue de la résurrection du Sauveur et de l’effusion de l’Esprit-Saint sur eux, n’ont rien inventé mais ont seulement inauguré et ils l’ont explicité. (26)
Jésus n’avait-il pas affirmé lors de la dernière Cène, avant de souffrir, que l’Esprit Saint guiderait ses Apôtres vers la vérité toute entière et que cela le glorifierait car « il dira ce qu’il entendra et vous le communiquera (Jn 16, 13-14).
Les exégètes sont d’accord pour considérer l’accomplissement du temps prédit par les prophètes et l’arrivée du Royaume de Dieu comme au centre de la prédication de Jésus. Les trois synoptiques, en effet, retiennent ce message dès le début, bien qu’avec des nuances d’écriture. Marc dit : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est proche ; convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle (Mc 1, 15). C’est peut-être la formulation la plus ancienne et la plus complète ; c’est une annonce directe. Quant à celle de Mathieu : « Convertissez-vous, le Règne des Cieux s’est approché ? » (Mt 4, 17).
C’est aussi une annonce directe, mais succincte et avec une certaine coloration sémitique. Par contre, la phrase de Luc : « Aujourd’hui, cette Parole est accomplie pour vous qui l’entendez » (Luc 4, 21) est clairement une annonce indirecte ; elle n’annonce pas l’arrivée du Royaume, mais la réalisation des signes qui, selon les prophètes, manifesteraient sa venue. En dépit de ces différences d’écriture, dues au différent «Sitz in leben »nous trouvons chez les trois évangélistes certains éléments communs qu’il nous faut mettre en relief.
a) Ils présentent Jésus en affirmant que les temps sont accomplis (peplerotai o Kairos). Fixons notre attention sur les deux parties de la phrase. D’abord, le « kairos » ne s’identifie pas purement et simplement ni avec le temps cosmique ou «kronos » (succession de faits naturels) ni avec l’histoire humaine (succession d’événements produits par les hommes). Il les présuppose mais au sein d’une vision salvatrice. Le « kairios » est à la fois le temps cosmique et l’histoire humaine dès que Dieu y révèle et y met en œuvre son salut. C’est pourquoi, Jésus parle du temps, l’histoire au sein de laquelle Dieu sauve l’homme. Ensuite, il affirme que ce temps du salut est arrivé à sa plénitude (peplerotai), ce qui suppose que Dieu avait déjà commencé avant son œuvre salvatrice dans le temps, et qu’il l’a réalisé de façon progressive. Tout cela devait être connu par les auditeurs de Jésus, car il parle de la plénitude du Kairios comme d’une chose attendue par eux. C’est un fait patent que le peuple juif à cette époque était profondément imprégné de l’espérance messianique. D’après cette espérance, Dieu allait sauver définitivement son peuple par l’intermédiaire du Messie.
b) Jésus annonce aussi que le Royaume de Dieu est arrivé. (basileia tou theon) d’après les exégètes, le terme « Royaume » dans l’Ancien Testament pouvait signifier trois choses : la domination et la souveraineté de Dieu, l’exercice de cette souveraineté, et tout ce qui y est soumis. Ce royaume fut annoncé par les prophètes, et sa venue nourrit en permanence l’espérance du peuple d’Israël, qui le conçoit en général en termes socio-politiques. Par contre, sur les lèvres de Jésus, il acquiert une toute autre signification, profondément religieuse, car sa venue exige des attitudes spirituelles radicales telles que la conversion du cœur et la foi. Pour jésus, le Royaume de Dieu signifie donc, sans doute, la Souveraineté ou la Domination définitive de Dieu. Voyons cette signification de façon plus approfondie. D’abord, le Royaume est un don souverain de Dieu (Lc 6,20 ; 12,32), mais l’homme peut le demander dans la prière (Lc 11,2 ; 18,7) et il peut même le rechercher par ses actes (Lc 12, 31). Cet échange – si l’on peut dire – permet de comprendre pourquoi le Royaume est exposé aux attaques du malin et pourquoi il ne se réalise pas tout d’un coup mais se développe peu à peu dans le monde des hommes jusqu’à son plein épanouissement à l’occasion du jugement dernier (Mt 13). Deuxièmement, c’est un Royaume universel qui transcende toute race ou nation, car Jésus ne se réserve pas au peuple Juif mais il l’ouvre aux gentils venus de l’Orient et de l’Occident (Lc 13, 24-29) Mt 8, 11-13). Troisièmement, c’est un Royaume religieux dont l’accès est conditionné par la conversion intérieure et la foi (Mt, 1-15). Ce n’est que de cette façon que l’homme pourra s’ouvrir à l’action salvatrice de Dieu qui est contenue dans l’arrivée de son Règne définitif.
c) Enfin, c’est un Royaume que Jésus lie au petit groupe de disciples qu’il s’est choisi (Lc, 12-32). Ce lien est évident, quand il leur demande de ne pas avoir peur parce que le Père leur a donné le Royaume. C’est à eux, et non aux autres, que Jésus révèle les secrets du Royaume de Dieu (Mt, 13-10-17 ; Mt 4, 10-12) ; Lc, 8, 9-10), car c’est Lui le Fils, le Seul qui connaisse le Père (Mt 11, 27). Enfin, Jésus a conscience qu’Il a un tel
pouvoir, qu’Il remet à l’un de ses disciples, Pierre, les clés de ce Royaume (Mt 16-19).
En conclusion, nous basant sur l’Ecriture, nous pouvons affirmer que la prédication de Jésus nous révèle qu’Il a conscience que, non seulement à son époque, mais par sa personne, ses paroles et ses œuvres, l’intervention salvatrice de Dieu dans l’histoire du peuple d’Israël et dans l’histoire du monde arrivait à sa plénitude. De la même façon nous pouvons affirmer que Jésus pensait qu’Il était capable de révéler les mystères du Royaume à ceux qu’Il avait réunis autour de Lui et de transmettre à l’un d’entre eux le pouvoir d’y introduire ou d’en exclure.
Or, pouvons-nous aller au delà de la prédication de Jésus pour approfondir la relation que l’Ecriture établit entre lui et l’Eglise ?
Oui, à travers les évangiles, nous pouvons joindre certains de ces actes qui manifestent sa volonté fondatrice et dans une certaine mesure les réalisent.
a) C’est une conviction unanime parmi les exégètes que Jésus fut un maître, un rabbin qui eut conscience de l’être (Jn 13, 12-14) et qui vécut entouré d’un groupe de disciples. Dans les Evangiles, on évoque 170 fois les disciples de Jésus, qui partagent sa vie, le suivent dans ses déplacements à travers la Palestine, et écoutent son enseignement. Or, Jésus ne fut pas un rabbin de plus de son époque. Il y a des points sur lesquels il se distingue de la façon de procéder ordinaire de tous les autres rabbins. Une divergence évidente réside dans le fait que les disciples ne s’attachent pas à Jésus de leur propre initiative, mais qu’Ils sont appelés par Jésus lui-même (Mc, 1, 17-19 ; 2,14 ; 3,11 ; Mt 10,1 ; Lc 6,13 ; Jn 1, 38-50). En plus, les disciples de Jésus, par leur appel, ne sont pas liés à une doctrine mais à sa personne elle-même (Mt 8, 19 sq) à tel point qu’il doivent y subordonner tous les autres liens. Cela explique que la condition de disciple ne soit pas transitoire et qu’elle ne soit pas un moyen pour devenir des maîtres, mais que l’adhésion à Jésus exige jusqu’à l’abandon de sa propre vie (Mt 10, 39). Les disciples enfin, partageront la croix avec Jésus (Mc 10, 39sq) et au terme de leur course, recevront de Lui le Royaume (Mt 19, 28 sq ; Lc, 22, 28sq ; Jn 14, 3) (29)
b) Ce qui précède est déjà nouveau mais la plus grande nouveauté ; c’est que parmi eux, il en a choisi douze et les a constitué en un groupe stable particulier. (30) Ces douze sont disciples, comme les autres, mais par la volonté de Jésus, ils forment un groupe distinct. Ce fait est resté tellement gravé dans la mémoire de ceux qui suivaient le Christ qu’ils ont mis un soin particulier à conserver la liste nominatrice des douze (Mt 10, 2-4 ; Mc 3, 16-19 ; Lc 6, 14-16) et ils se sont sentis obligés d’en compléter le nombre après la mort de Judas (Act, 2, 21-26). Paul lui-même reconnaissait et enseignait l’existence de ce groupe (1Cor 15, 5) selon ce que lui-même avait reçu à son tour. Ce groupe des douze a quelques caractéristiques bien définies. Le nombre des douze implique déjà un symbolisme remarquable, car, de façon semblable à celle dont était constitué l’ancien Israël, de douze tribus, ces douze disciples sont le germe du nouveau peuple d’Israël. (31) En plus, Jésus prie avant de les choisir (Lc 6, 1), il annonce publiquement leurs noms (Mc 3, 13) et les charge de rester avec Lui et de prêcher avec le pouvoir d’expulser les démons. (Mt. 3,14 et 6,7 sq). Jésus, enfin, ne conçoit pas les douze comme un groupe informel mais au contraire structuré, car il en choisit trois parmi eux pour assister à des moments importants de sa vie : (la résurrection de la fille de Jaïre, la transfiguration au Thabor, l’agonie de Gethsémani), et il confie à Pierre, l’un d’entre eux, une mission spéciale (Mt, 16, 18sq) qui concerne aussi les onze autres (Lc 22, 32 ; Jn 21, 15-17).
c) Ces différences manifestent déjà une initiative personnelle de Jésus, et, par le fait même, un projet particulier. Son intention se dévoile dans la façon particulière de se comporter avec les douze. Ce n’est qu’à eux qu’il révèle clairement les secrets du Royaume (Mt 4, 10-11) et qu’Il répond à leurs questions. (Mt 9, 28-29) avec des recommandations très précises, et, - détails dont nous devons tenir compte très sérieusement – il leur donne le pouvoir et l’autorité de prêcher et de guérir (Mt 3,15 ; 6,7 ; Mt 18, 18 ; 28, 18). Tout cela nous indique que Jésus forme ce groupe dans le but de proclamer et de réaliser le Royaume de Dieu.
L’intention de Jésus devient évident et efficace spécialement à travers deux actes de sa vie terrestre : l’institution de l’Eucharistie et sa mort ;
a) L ’Institution de l’Eucharistie (Lc 22,1989) ??? à une coloration clairement ecclésiale. Jésus la conçoit comme un sacrifice ( il parle de corps livré et de sang répandu) qui présente une étroite analogie avec la Pâque de l ’Ancien peuple d ’Israël pour deux raisons parce qu’elle est instituée au cours du repas pascal, et parce qu’elle lui donne aussi une finalité libératrice « pour la rémission des péchés » Mt 26,28). Ce lien voulu en toute connaissance de cause par Jésus implique que, de même que l’ancienne Pâque a libéré Israël de la servitude d’Egypte et l’a constitué en peuple, de même Jésus libère du péché par son eucharistie et donne naissance à un peuple nouveau. Enfin, il faut remarquer que, d’une façon analogue à celle dont Dieu avait établi le peuple de l’Ancienne Alliance (Ex 12,14), Jésus confie aux douze la mission de célébrer l’Eucharistie, mémorial de sa mort, tout au long de l’histoire, jusqu’à ce qu’advienne la plénitude du règne de Dieu.
b) Jésus attribue un sens ecclésial semblable à sa mort sur la croix, du moment qu’il la conçoit comme une immolation pour le péché de tous les hommes. En effet, il a conscience d’être le Messie, même si pour éviter toute équivoque, il n’emploie que le titre de Fils de l’Homme, propre au prophète Daniel. (32) mais la conception du Messie n’est pas de caractère politique et triomphaliste, comme le concevaient la majeure partie de ses contemporains, mais de caractère douloureux, ressemblant au serviteur de Yaweh. Lui, il va accomplir sa mission en souffrant et en mourant pour son peuple (Mc 10, 31-34) et par cette mort, Il accomplira la volonté du Père (Mt 26, 39 et ?????, Jn 19, 30), et il attirera tous les hommes à Lui (Jn 12, 32). C’est pourquoi, par sa mort, il désire rassembler toute l’humanité dans l’unité, et la purifier du péché. C’est avec raison que St Paul, méditant les fruits de la mort du Christ sur la Croix, affirme ceci : « de deux peuples (le peuple juif et les gentils), il en a fait un, renversant le mur qui les séparait, la haine, supprimant dans sa chair la loi avec ses observances, pour créer en Lui-même ; à partir du juif et du gentil, un seul Homme Nouveau, en faisant la paix et en les réconciliant avec Dieu en un seul corps au moyen de la croix. » (Eph 2, 14-16)
Le Concile Vatican I ouvre sa première constitution sur l’Eglise par sa claire affirmation que Jésus- Christ est son fondateur, et il fonde cette affirmation sur le caractère permanent et universel de l’œuvre rédemptrice (pour tous les hommes de tous les temps) et sur le désir exprimé par Jésus à la dernière Cène que soient un tous ceux qui, dès lors allaient croire en Lui. (Jn 17, 20 sq)
« Le pasteur éternel et évêque de nos âmes, pour que son œuvre rédemptrice perdure jusqu’à la fin, a décidé d’édifier la Sainte Eglise, où tous les fidèles seraient réunis, comme dans la maison du Dieu vivant, unis entre eux par le lien d’une même foi et d’un même amour » (33)
« Le mystère de la Sainte Eglise se manifeste dans sa fondation. En effet Notre Seigneur Jésus a inauguré l’Eglise en prêchant la Bonne Nouvelle, c’est à dire, l’arrivée du Royaume de Dieu promis depuis des siècles dans l’Ecriture (…) C’est pour cela que l’Eglise, enrichie par les dons de son fondateur et observant fidèlement les préceptes de charité, d’humilité et d’abnégation, reçoit la mission d’annoncer la Royaume du Christ et de Dieu et de l’instaurer parmi tous les peuples » (34)
Le Concile, dans le passage, est à la fois suprêmement clair et suprêmement prudent. Il affirme que l’Eglise a été fondée par Jésus, mais sans donner son aval à quelque opinion théologique que ce soit sur la façon avec laquelle elle fut instituée. C’est pour cela que, même si ce passage parle de la fondation de l’Eglise (« Ecclésiae Sanctae mysterium in evisdem fundatione manifestatur ») et plus loin appelle le Christ son fondateur (unde ecclesia, donis sui fundatoris instructa »), il évite cependant d’employer le mot « fonder » et dit seulement « dominus enim Jésus ecclesiae suae initium fecit… » Cependant ; cela laisse entendre clairement que Jésus pendant sa vie terrestre inaugure (action causale) l’Eglise par sa prédication, par ses miracles, et surtout, par sa personne.
1) La fondation de l’Eglise n’est pas un acte mais une histoire.
En 1985, 20 ans après la clôture du Concile Vatican II, la commission théologique internationale a étudié quelques thèmes d’ecclésiologie particulièrement controversés. Le premier sujet qu’elle présente dans son compte-rendu final est précisément la fondation de l’Eglise par Jésus-Christ. La commission part d’une opposition. D’un côté, il y a la foi de l’Eglise qui a toujours affirmé que Jésus-Christ est non seulement le fondement de l’Eglise mais aussi son fondateur, en ce sens qu’Il a voulu la fonder et qu’effectivement, il l’a fondée. D’un autre côté, il y a quelques auteurs, lesquels, se basant sur une exégèse historico-critique, nient que Jésus ait fondé l’Eglise, et même, qu’Il ait eu l’intention de le faire. D’après eux, il n’y aurait pas de lien causal entre le « Jésus historique » et l’Eglise. La commission s’attaque au problème en ayant recours à l’écriture. Dans l’Evangile elle découvre deux événements où apparaît clairement l’idée de fondation : el « logion » sur Pierre (Mt 16 sq) et le récit de l’institution de l’Eucharistie (Mt 14, 22 sq ; Mt 26, 26 ; Jn 22, 14 ; 1Cor. 11,23).
Cependant, elle précise que la recherche actuelle ne permet pas de lier la fondation de l’Eglise à telle ou telle parole de Jésus, pas plus qu’à un fait déterminé.
« Toutes les œuvres et la vie entière de Jésus constituent en quelque sorte la source et le fondement de l’Eglise. La fondation de l’église présuppose l’ensemble de l’œuvre salvatrice de Jésus, complétée par sa mort et sa résurrection et par la mission de l’Esprit Saint. C’est pour cela que nous pouvons identifier dans les actes de Jésus des éléments préparatoires, et des étapes progressives qui amènent à la fondation de l’Eglise. On peut affirmer cela avec certitude, en lien avec les œuvres de Jésus antérieures à la Pâque, vu que beaucoup d’éléments fondamentaux de l’Eglise, qui se manifesteront seulement en plénitude après la Pâque, s’entrevoient déjà pendant la vie terrestre de Jésus et y ont leur source. » (36)
Cette réalité amène la Commission Théologique internationale à concevoir la fondation de l’Eglise non comme un acte unique, isolé, mais comme un processus historique, comme une série d’éléments qui conduirent de façon dynamique à la constitution de l’Eglise. Ces éléments sont les promesses vétéro-testamentaires relatives au peuple de Dieu et l’ensemble de la prédication de Jésus et ils gardent toute leur force salvatrice ; Jésus invite les hommes à se convertir et à croire ne Lui ; il appelle et il établit le groupe des Douze en tant que signe du futur renouveau de tout Israël ; il impose à Simon le nom de Pierre ; il lui donne la charge principale parmi les disciples qui l’entourent et lui confie une mission ; Jésus est repoussé par Israël et cela suscite une division entre ses disciples et le peuple juif ; par l’institution de la Cène il continue à prêcher le Royaume universel de Dieu ; lequel est le don que Jésus fait de sa propre vie à tous les homes ; il restaure, par se Résurrection, la communion entre Lui et ses disciples et ceux-ci commencent une vie proprement ecclésiale après la Pâques ; il leur envoie l’Esprit Saint qui fait véritablement de l’Eglise une créature de Dieu, il les envoie prêcher à toutes les nations et il institue ainsi l’Eglise des gentils ; la rupture définitive entre le véritable Israël et le judaïsme est consommée.
C’est pourquoi la fondation de l’Eglise n’est pas un acte isolé mais un processus historique, dans lequel et par lequel Dieu se révèle et sauve l’homme. Plus qu’un événement juridique, la fondation de l’Eglise est un événement salvifique. Jésus récapitule le passé, c’est à dire, les promesses faites par Dieu peuple élu, et en même anticipe l’avenir en mettant en marche le Nouvel Israël par l’institution des douze, l’institution de l’Eucharistie, sa mort et l’envoi de l’Esprit Saint.
Le fait d’insérer la fondation de l’Eglise dans l’histoire du Salut met plus clairement en évidence que l’Eglise dépend du Christ non seulement dans son institution « extérieure », événement historique et sociologique, mais dans sa naissance spirituelle. Elle naît historiquement de Lui, et elle continue à se nourrir de Lui en permanence. L’influence vitale du Christ n’abandonne l’Eglise à aucun moment de son histoire. Cette réalité est manifeste dans beaucoup des figures bibliques : épouse du Christ, troupeau du Christ… surtout Corps du Christ, dont Il est la tête qui le nourrit, l’unifie et le fait grandir jusqu’à l’union plénière avec Dieu. (Eph 3, 19)
Comment expliquer cette volonté fondatrice de Jésus, manifesté au cours d’une série d’étapes et non dans un seul acte formel ? Les réflexions qui suivent seront peut-être utiles pour éclairer cette question.
a) Jésus a t-il identifié les Douze avec son Eglise ?
Certains pensent qu’attribuer à Jésus, avant la Pâque, la fondation de l’Eglise serait incompatible avec la conscience qu’il avait d’avoir été envoyé pour rassembler tout le peuple d’Israël. Cette objection est-elle justifiée par les Evangiles ? Si nous tenons compte des données qui nous sont parvenues, nous devons donner une réponse négative. Le fait que Jésus ait institué les Douze ne signifie pas qu’il les ait identifiés avec l’Eglise qu’il voulait édifier. En première hypothèse, s’il identifie le groupe des douze à l’Eglise de façon exclusive, Il laisse hors de la communauté du Salut les autres disciples qui s’étaient déjà convertis (Mc, 1,15) ; et en plus, il transforme son Eglise en une secte juive de plus, très petite, sans ouverture universelle. En seconde hypothèse, s’il identifie les douze réunis aux autres disciples à l’Eglise il supprime le sens particulier qu’il avait voulu donner au groups des douze. C’est pourquoi ces réflexions excluent une identification pleine et entière entre les Douze et l’Eglise.
Est-ce que cela vaut dire qu’avant la Pâque, Jésus n’établit pas de lien entre les Douze et son Eglise ? Cela non plus, nous ne pouvons pas l’affirmer. D’après ce qui ressort des Evangiles, ce groupe, dans la conscience de Jésus, avait un lien évident avec le début du véritable peuple de Dieu. Il est constitué de Douze personnes – clair rappel des douze tribus de l’Ancien Israël ; ils reçoivent la mission de célébrer l’Eucharistie tandis que Lui revient à la fin des temps établir définitivement le Royaume de Dieu ; avant l’Ascension, ils reçoivent la mission d’aller prêcher le Royaume de Dieu à toutes les nations. Ces faits nous amènent à conclure que l’Eglise ne naît pas exclusivement de la foi dans le Seigneur Ressuscité, mais qu’elle plonge ses racines dans la Vie du Jésus de l’Histoire. Jésus, avant de mourir et de ressusciter, a jeté les bases de sa future Eglise ; il a posé des actes, qui non seulement manifestaient sa volonté fondatrice, mais la faisaient passer dans les faits. Cependant, l’Eglise du Christ ne s’est manifestée de façon ouverte, active et institutionnelle qu’après la Pâque et la descente de l’Esprit Saint sur les apôtres.
b) La conscience fondatrice de jésus fut-elle donc progressive ?
Chez l’homme moderne, la manière d’agir dépend de la manière d’être « Agere sequitur esse ». En Jésus également, depuis le moment où le Fils s’est fait véritablement homme, son œuvre a été étroitement liée à sa condition d’homme et à la conscience qu’il avait de Lui-même. Or, vu que Jésus eut une conscience véritablement humaine de son moi divin et de sa mission, il faut penser que sa conscience d’homme s’est développée comme celle du commun des hommes, avec le temps, au moyen de la réflexion et de l’expérience. (39) On peut en déduire que l’agir de Jésus a progressé également et que les intentions personnelles se sont précisées peu à peu des circonstances au sein desquelles il a vécu. Par conséquent, Jésus a, au cours de sa vie, pris des décisions par lesquelles il exprimait peu à peu son intention de perpétuer son œuvre dans le temps au moyen de l’Eglise. Ce processus historique n’affecte en rien le fait que Jésus soit le fondement de l’Eglise, elle manifeste simplement le caractère vraiment humain de son origine.