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Chapitre 1

La parole de Dieu dans la parole humaine


En ses desseins éternels et insondables, Dieu a voulu se révéler aux hommes par l’intermédiaire de la Parole. La révélation divine n’est pas quelque chose de momentané et fortuit. Dieu s’est révélé une fois pour toutes à une époque de l’histoire humaine, mais sa révélation est adressée à tous les hommes de n’importe quelle époque historique. La révélation de Dieu à Abraham a été aussi une révélation pour le Prophète Jérémie et son temps, pour saint Paul et son temps, pour saint Augustin et saint Bernard et leur époque, pour saint Maximilien Kolbe, et aussi pour vous et vos contemporains.

De là découle que la Parole révélée à un certain moment et pour toujours, devait être communiquée de génération en génération. Cette communication a d’abord été effectuée sous forme orale, et peu à peu, ensuite elle a été mise par écrit. Ainsi la révélation de Dieu s’est-elle transmise de siècle en siècle, oralement, de père en fils, jusqu’à se trouver comme cristallisée dans le texte sacré, ce texte que nous appelons, nous, aujourd’hui, les chrétiens, l’Écriture Sainte ou la Bible. De cette façon, la Parole révélée est devenue Parole transmise grâce à laquelle la richesse infinie de la Révélation est arrivée à tous les hommes.



I. Dieu se révèle par la parole
II. Analyse de la parole humaine
III. L’analogie de la parole
IV. Les hérauts de la parole divine



APERÇUS

Quelle est la différence fondamentale entre la Bible et les écrits sacrés des religions non chrétiennes ? A la fin de ce chapitre vous pourrez donner une réponse à cette question.

Quelle est l’importance de la Parole de Dieu dans la vie d’un chrétien ? Parfois nous l’entendons sans y prêter beaucoup d’attention.


MOTS CLEFS

Révélation analogie


I. DIEU SE RÉVÈLE PAR LA PAROLE



« Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu» (Jn 1, 1)

Dieu commence le dialogue amoureux avec les hommes en un point concret de l’histoire humaine, et c’est ainsi que commence la révélation de la Parole. Nous avons ici deux données importantes : la Parole de Dieu se révèle ; la Parole de Dieu se révèle par l’intermédiaire de la parole humaine.

Dieu n’a prononcé qu’une seule Parole : FILS. Avec cette parole il nous a tout dit. Le Fils, Parole de Dieu, a commencé son dialogue avec l’homme par l’intermédiaire de la création, de la rencontre avec les prophètes et finalement par l’incarnation dans le sein de la Vierge Marie.
Nous pourrions donc définir la révélation en tant que Parole de la façon suivante :


Révélation : La communication amoureuse de Dieu et de son mystère à l’homme pour qu’il soit participant de son salut.



Cette communication s’est réalisée tout au long de l’histoire, de manière orale ou écrite, par l’intermédiaire de médiations humaines qui atteignent leur plénitude dans le Christ. L’homme est invité par Dieu à répondre à cette révélation avec l’obéissance de la foi. »



II. ANALYSE DE LA PAROLE HUMAINE



1. L’expérience de la parole.

Sciemment ou non, toute parole humaine vient de l’expérience. Dans la Bible, surtout chez les prophètes, ce passage de l’expérience à la parole est évident et éclairant. Prenons l’exemple de Jérémie : de l’expérience vivante de Jérusalem envahie et mise à sac jaillissent ces vers :

« J’ai regardé la terre : un chaos ;
Les cieux : leur lumière a disparu.
J’ai regardé les montagnes : elles tremblent
Toutes les collines sont secouées.
J’ai regardé : plus d’hommes ;
Tous les oiseaux du ciel ont fui,
J’ai regardé : le verger est un désert ;
Toutes les villes sont détruites
Devant Yahvé,
Devant l’ardeur de sa colère » (Jr 4, 23-26)

La Bible a été écrite à partir d’expériences vécues, d’événements immergés dans l’expérience. La Bible est parole écrite, parole vécue du passé et constamment vivifiée par l’expérience du présent.

2. La symphonie de la parole.

La parole humaine est polyphonique, comme un chœur aux multiples voix. Leurs variations musicales bien harmonisées forment la symphonie du langage. Notre intention est de décomposer la symphonie pour découvrir les divers instruments qui la composent.

a) La parole est en premier lieu une réalité organique. Elle n’existe pas isolée. Elle prend vie quand elle fraternise avec d’autres paroles, elle s’organise et se structure avec elles en une unité de sens. Ce n’est pas la même chose de dire « Louis » que de dire « Louis court» ou encore « Louis court à l’Église». Même quand une parole est seule, pour qu’elle soit vivante, elle est unie (reliée) au moins implicitement à une autre, avec laquelle elle acquiert un sens. La parole tend à l’existence en famille, y compris quand elle semble être en perpétuel célibat.

b) D’où la parole reçoit-elle son caractère organique ? Sans aucun doute, parce qu’elle est une réalité sociale. En Dieu lui-même la parole est sociale ; elle requiert l’existence d’un « je » et d’un « tu » qui créent un dialogue. Dieu est unique, mais en Dieu il y a trois personnes qui éternellement communiquent entre elles leurs pensées et leur amour.
Dieu Trine, en créant l’homme, l’a créé à son image et ressemblance, et ainsi il l’a créé social. C’est socialement que l’homme subsiste, qu’il se perfectionne et domine la terre ; et le milieu naturel de cette vie sociale est le langage, le dialogue, la parole. La parole a commencé à être sociale à l’instant où Adam a appelé sa femme pour la première fois « Ève » et que celle-ci lui a répondu par un sourire.

c) De plus, la parole est créative. Unie à d’autres paroles, elle crée de nouveaux sens et nuances, révèle des univers nouveaux du cœur humain. L’arrivée de cette parole jusqu’à un « toi », y crée une résonance en tant que réponse. Le sourire d’Ève est création de la parole, tout comme le « fiat » (« fais en moi selon ta volonté ») de Marie. La parole engendre la parole et à travers elles s’établit le fil de la communication.
La parole crée l’histoire. Dieu a commencé l’histoire avec la Création par l’intermédiaire de la parole (Gn 1). La parole de l’homme a résonné dans le présent avec la force d’un futur. Paroles des parents, des éducateurs, des leaders d’un peuple ou d’une nation. Au dessus de tout, la parole de Jésus, parole de salut, continue de résonner dans l’esprit humain. La révélation, tout comme la parole est créative dans la liberté. Elle ne s’impose pas, elle s’expose. C’est un appel à la recherche d’une réponse donnée par la liberté.

3. Autres caractères de la parole

Nous avons évoqué trois instruments de la symphonie de la parole : son caractère organique, social et créatif. Prêtons attention maintenant à trois autres caractères : la parole informe, elle interpelle et elle exprime. Ceci correspond à trois fonctions du langage

a) L’objet de l’information est un ensemble de faits, de personnes, d’objets et d’événements. C’est le langage objectif propre à l’historiographie, à la didactique et aussi aux sciences exactes. Exemple : « Le 12 octobre 1492 fut découvert le continent américain».

b) La parole exprime des sentiments, des émotions, c’est-à-dire, l’intériorité de l’homme et sa participation aux événements de la vie. C’est le propre des mémoires et des confessions, du lyrisme. Exemple : les vers fameux de sainte Thérèse : « je vis sans vivre en moi-même et j’attends une vie si haute que je meurs de ne pas mourir » (Poèmes I. Œuvres complètes).

c) Tout homme s’est déjà adressé à un autre homme pour l’interpeller, provoquer sa réponse et l’influencer. Le fait d’interpeller est le propre de l’art oratoire et de certaines formes littéraires comme la vocation, le commandement, etc. Exemple : « Suivez-moi et je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Mt 4, 19).

Dans la vie, aucune de ces formes ne fleurit à l’état pur. Elles existent entrelacées et mutuellement conditionnées. La simple information « Dieu est Amour » (Jn 4, 8) exprime beaucoup du mystère de Dieu et, en même temps, invite inéluctablement l’homme. Les paroles de Jésus au scribe « Va et fais de même » (Lc 10, 37) par leur contenu impératif, nous informent sur la parabole du Samaritain et nous révèlent quelque chose de l’âme de Jésus-Christ. Quand le Christ dit à Marthe : « Je suis la Résurrection » (Jn 11, 25), il dévoile pour l’histoire un peu de son intimité, mais nous informe et nous interpelle par cette définition de lui-même.




III. L’ANALOGIE DE LA PAROLE



« Dieu, dans l’Écriture, a parlé par des hommes à la manière des hommes » (Concile Vatican II, DV 12). Le véhicule de la communication divine avec l’homme est donc spécialement la parole, le langage humain. Les musulmans croient que le Coran a été dicté par l’ange Gabriel à Mahomet. Les Mormons croient que leurs saints documents ont été trouvés écrits dans une langue inconnue sur des tables d’or. Pour un chrétien, la parole de Dieu n’est pas venue par l’intermédiaire des anges mais par des hommes.

La parole divine ne parvient pas aux hommes en sons dépourvus de sens, mais en phrases et propositions de révélation. Au Paradis, Yahvé adresse la parole à Adam en termes compréhensibles : « Où es-tu ? »(Gn 3, 9). Dieu n’a pas d’autre manière d’établir la communication avec l’homme, de se révéler et de lui révéler son dessein de salut. La parole divine s’est incarnée en parole humaine concrète : hébreu, araméen, grec. Par ces langues d’hommes, Dieu est entré en dialogue avec des hommes concrets et avec l’humanité entière. Il est vrai que « la Parole de Dieu n’est pas enchaînée », mais elle a été versée dans un moule particulier, comme en sa faisant chair, elle a assumé une race, une famille, une nation.

Jésus Christ est l’Unique Parole du Père, dont toutes les paroles révélées sont le reflet. La Bible est révélation à partir du Christ, en Christ et par le Christ. « Révélant le sens de la Bible Jésus y reconnaît le reflet de la lumière qui brille en lui, il y écoute un écho lointain de la Parole qui résonne en sa conscience humaine », écrit H. de Lubac.

Si la parole divine est organique et structurée, cela est indubitablement dû à son caractère public et social. Elle est destinée à une communauté non à des individus précis (prophètes, sages, voyants, etc.) qui ne sont que des médiateurs et des porteurs de la révélation divine. C’est la révélation de la société trinitaire à la société humaine, faite à l’image et à la ressemblance de Dieu. Yahvé parle au peuple, comme Jésus s’adresse à la multitude ou au groupe des douze, et les apôtres prêchent dans les synagogues, sur les places publiques ou dans les églises domestiques. Le cénacle de Jérusalem ou l’aréopage d’Athènes, la plaine au pied du mont Sinaï ou les sanctuaires du Gilgal et Bethel, sont des lieux où la parole divine arrive aux hommes réunis en assemblée, en peuple, en communauté, par l’intermédiaire d’hommes et du langage humain.

La parole possède un souffle créateur. Elle crée le peuple d’Israël et « l’ecclésia[1]* » chrétienne. Elle crée l’histoire. La création entière est l’œuvre de la parole divine. La parole divine est créatrice parce qu’elle est efficace, car Dieu est fidèle à sa promesse, à sa parole. Le psaume 28 nous décrit Yahvé comme un souverain exerçant son autorité d’une voix puissante sur les éléments de la nature. Et la parole de Jésus réalise les miracles les plus surprenants chez les malades qu’il a rencontrés sur son chemin ou sur les forces naturelles, telles qu’une tempête sur la mer de Galilée.

Voyons maintenant brièvement comment la parole divine réalise les trois fonctions de la parole humaine. Si Dieu a choisi le langage humain pour communiquer avec les hommes, la parole de Dieu – sa révélation – devra assumer toutes les fonctions de la parole. Dieu pourrait-il, se réduire à n’être qu’un simple conteur de faits et de vérités ? Si Dieu est une personne et que la révélation est ouverture de son intimité et dialogue avec l’homme, Dieu ne prétendra-t-il pas exprimer la richesse de la vie trinitaire, faire appel aux fibres les plus délicates du cœur humain, pour l’amener à la vérité du salut ?

Il faut lire la Sainte Écriture comme l’œuvre d’un langage complet par l’intermédiaire duquel Dieu nous parle. Si la parole divine en reste à une fonction informative, la Bible ne serait qu’un livre didactique, mais dans la Bible, en plus de l’histoire, il y a du lyrisme, de la poésie, du drame. Pourra-t-on la réduire au lyrisme ou à l’histoire ? Absolument pas. La fonction du langage est en étroite relation avec les genres littéraires et tout le monde sait que la Bible se compose de nombreux livres aux genres littéraires très divers par lesquels on s’adresse à l’intelligence (information), à la volonté (interpellation) et au cœur (expression). Dans la Bible, Dieu tout entier, dans sa plénitude, parle à tout l’homme
.
Prenons un exemple pour éclairer ces idées. Lorsqu’il parle de la naissance de Jésus, Luc nous donne une information historique très précise : « il arriva qu’en ces jours là parut un édit de César Auguste ordonnant que tout le monde se fasse recenser » (Lc 2, 1ss). Dans la rencontre de l’ange avec les bergers se dévoile la fonction d’interpellation : « Ne craignez pas, car je vous annonce une grande joie… » (Lc 2, 10ss) et c’est encore plus clairement que cette fonction apparaît dans l’annonce de l’ange à Marie : « Tu concevras, tu mettras au monde un fils…Comment cela se fera-t-il ? … L’Esprit du Seigneur viendra sur toi…Qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 26-38). Le Magnificat de Marie est un exemple de la fonction expressive (Lc 2, 29-32).

Ce qui est dit sur la parole divine est basé sur le principe d’analogie entre elle et la parole humaine.


L’analogie dit ressemblance par un aspect, mais dissemblance (ou différence) sur tous les autres



Ainsi donc, la parole divine s’est humiliée et s’est abaissée jusqu’au langage humain ; Ainsi, elle l’a non seulement élevé, mais encore elle l’a sublimé et enveloppé de son mystère. Ne nous arrêtons pas à la lettre, nous recommande saint Jean Chrysostome, mais considérons qu’à cause de notre faiblesse, Dieu utilise le langage humble pour réaliser notre salut d’une façon digne de Dieu. Donc, si nous voulions prendre toutes les paroles à la lettre et non dans un sens digne de Dieu, ne s’ensuivrait-il pas des absurdités et des contradictions ?

La parole divine passe par la parole humaine, sans s’identifier avec elle, comme la grâce passe par les sacrements. Elle en fait sa demeure et de là, elle dialogue et établit la rencontre du salut avec les hommes. Avec condescendance envers l’homme et son langage, la parole divine, descendue par l’échelle de Jacob (Gn 28, 10-22) jusqu’à son interlocuteur, ne reste pas sur la terre, mais remonte par cette même échelle jusqu’à la hauteur du mystère caché dans sa propre révélation à l’intelligence humaine. La lumière de la parole divine ne touche l’homme que d’un seul de ses rayons infinis, avec une lumière suffisante pour le transfigurer et le conduire au salut, mais avec une surabondance de lumière inaccessible pour lui faire voir que Dieu est Dieu et non pas homme, et que sa parole ne reste pas enchaînée par le langage humain.




IV. LES HÉRAUTS DE LA PAROLE DIVINE



Dans la Constitution dogmatique Dei Verbum, il est dit ouvertement : « Dieu a parlé par des hommes, à la manière des hommes » (DV, 12). Seule la parole humaine peut donner corps et forme à la parole divine. La médiation est une condition absolument nécessaire pour que la parole de Dieu arrive aux oreilles humaines et influence efficacement leur vie, d’une efficacité salvatrice. Fixons d’abord notre attention et notre intérêt sur la nature même de la médiation.

En acceptant que la médiation soit nécessaire dans la communication entre le divin et l’humain, il faudra tout autant admettre qu’il appartient à la nature de la médiation d’appauvrir la réalité médiatrice. Si dans la médiation entre les hommes, ou entre la pensée et la parole, l’appauvrissement du message se vérifie, ceci s’intensifie dans le cas d’une médiation entre Dieu et la parole humaine. C’est la parole même de Dieu qui nous arrive, mais transformée en parole humaine et soumise aux limites des capacités d’un langage humain déterminé. Le message arrive, la parole divine se rend présente et vivante devant les hommes, mais avec des signes d’expression de l’homme qui parle une langue déterminée et appartient à une culture déterminée
.
Qu’est-ce qui rend possible cette médiation de la révélation divine ? La présence active, dynamique de l’Esprit de Dieu chez les médiateurs. Parmi les médiateurs (comme les patriarches, les juges, les rois, les prophètes, les prêtres, les apôtres etc…) ceux qui possèdent une conscience plus vive de l’initiative divine sur leurs personnes et sur leurs paroles sont les prophètes. Dans leurs écrits, ils ont concrétisé bien souvent le dynamisme divin qui les pénètre et les secoue jusque dans les fibres les plus intimes de leur personnalité. Cette même force divine agit sur les auditeurs ou les lecteurs de telle sorte que la parole humaine, pénétrant dans les oreilles et le cœur des hommes, souffre sous l’action de l’Esprit Saint, la mise à nu du langage humain et arrive à l’intimité de l’âme comme « Parole de Dieu ».

Les paroles des médiateurs ont été, par conséquent, comme condensées en Jésus Christ, le Verbe, la Parole de Dieu, l’unique médiateur entre Dieu et les hommes. Les médiateurs qui l’ont précédé sont une « préparation » ; ceux qui l’ont suivi constituent le « prolongement » de la seule Parole vivante et efficace par laquelle Dieu s’est révélé aux hommes, Jésus Christ, Fils de Dieu et de Marie.




[1] * Terme défini dans le lexique final.
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