Dieu s’est révélé aux hommes pour en faire l’objet de son amitié et de son Amour (DV, 2). Étant une révélation de salut engageant le présent et l’avenir définitif de l’homme et de tout homme, non seulement cette révélation ne peut sombrer dans l’oubli mais il faut la transmettre soit oralement, soit par écrit. La révélation de Dieu stabilisée en tradition qui doit se transmettre aux générations futures, parvient à la fixation écrite à un moment historique donné et forme ainsi la Sainte Écriture. Qu’est-ce qui caractérise et différencie le texte sacré de n’importe quel autre texte religieux du christianisme ou des autres religions ? Depuis toujours, le judaïsme d’abord et le christianisme ensuite, ont vu les Écritures comme inspirées par Dieu. Parce qu’elles sont inspirées par Dieu, elles sont canoniques, c’est à dire fondations et normes de notre foi. Parce qu’elles sont inspirées et canoniques, elles contiennent et sont ce que Dieu a voulu nous communiquer pour notre salut (vérité salvatrice). Dans ce chapitre nous traiterons de l’inspiration.
I - Le phénomène de l’inspiration.
II - La conscience de l’inspiration dans la bible.
III - La réflexion de l’Église sur l’inspiration
APERÇUS
- Pourquoi disons-nous que la Bible est Parole de Dieu ? Ce qui est certain c’est que les textes bibliques ont été écrits par des hommes.
- Pourquoi y a-t-il des gens, y compris des chrétiens, qui ne croient pas à la Bible ? Pour un grand nombre, les livres de la Bible ne sont rien d’autre que des textes littéraires comme bien d’autres.
MOT CLEF : Inspiration biblique
I - LE PHÉNOMÈNE DE L’INSPIRATION
Quand on parle d’inspiration biblique, on fait référence aux textes sacrés de l’Ancien et du Nouveau Testament, mis par écrit sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Maintenant, l’Esprit Saint n’agit plus seulement dans les livres sacrés et chez les hagiographes (écrivains sacrés ou écrivains des livres de la Bible), mais aussi avec d’autres personnes, ou les événements antérieurs ou postérieurs aux Livres sacrés l’histoire du salut, tout le dessein de salut de Dieu depuis le commencement jusqu’à la fin des temps.
Dans la Bible, en effet, l’Esprit de Dieu se revêt de métaphores variées pour montrer sa force et sa liberté, sa présence multiple, invisible et dynamique. C’est un vent divin qui plane sur l’abîme primitif de la création (Gn 1, 2) ; c’est une force impétueuse qui s’empare de Samson et le pousse à des exploits héroïques (Jg 1, 25) ou une force vivifiante qui, des quatre points cardinaux, vivifie les ossements desséchés contemplés par le prophète (Ez 37, 9) ; c’est un souffle divin qui anime Adam et une brise suave qui adoucit l’angoisse d’Élie (1Ro 19, 12). C’est une langue de feu le jour de la Pentecôte (Ac 2), c’est une voix murmurant le nom « ABBA » dans l’intimité de l’âme (Ga 4, 6 ; Rm 8, 15) ; c’est le don de charismes variés dans l’Église (Cor 12, 4-11).
La Bible met en relief non seulement la présence active de l’Esprit, mais encore l’efficacité de son action. Par l’œuvre du Saint-Esprit la création entière acquiert un visage d’ordre et de beauté, de chaos elle se transforme en cosmos. Dieu a soufflé son Esprit et le peuple d’Israël est passé de l’esclavage à la liberté (Ex 15, 10) ; l’Esprit de Pentecôte souffle et la Parole de Dieu résonne avec sincérité, suscite la foi de la multitude, l’Église se construit dans la communion de foi et de charité, le monde s’ouvre à l’espérance (Ac 2). L’Esprit de Dieu pousse les prophètes à parler : depuis Balaam, le prophète de Moab (Nb 22, 38 et 24, 2 sv) en passant par Isaïe (Is 59, 21) jusqu’à l’auteur de la seconde lettre de Pierre (2Pi 1, 21). L’Esprit accorde aussi à certains hommes le charisme d’écrire les livres sacrés (2Tim 3, 16).
Cette présence multiple et dynamique de l’Esprit divin, et son efficacité, se prolonge dans l’histoire et dans la vie de l’Église. Toute l’action sanctifiante de l’Église est œuvre de l’Esprit. Le Magistère de l’Église possède une assistance spéciale de l’Esprit Saint pour remplir les fonctions qui lui sont propres. Les grands inspirés sont les saints qui se sont laissés posséder par l’action mystérieuse de l’Esprit. Les Conciles, la fondation d’institutions religieuses nouvelles ou de mouvements et d’associations de laïcs, pour citer un exemple, sont la preuve de l’activité et du dynamisme de l’Esprit dans l’histoire.
En conclusion, l’inspiration est un phénomène de l’histoire du salut qui en parcourt toutes les étapes, mais qui a son sommet dans l’histoire biblique où se condense la Parole de Dieu à l’homme dans le Christ, avec le Christ et par le Christ. Malgré tout il reste clair que l’accent n’est pas mis sur les auteurs, mais sur l’Écriture en tant que divinement inspirée.
En toutes ces inspirations le même Esprit est présent, mais seule l’inspiration biblique reçoit stricto sensu, au sens propre, le nom d’inspiration. Dans tous les autres cas, on ne peut pas parler de Dieu en tant qu’auteur ; par contre Dieu est l’auteur des livres sacrés. Essayons par conséquent de définir ce que l’on entend par inspiration biblique.
Inspiration biblique : c’est le résultat de l’action charismatique de Dieu (cause principale, auteur) sur l’hagiographe (cause instrumentale, auteur) qui, usant de toutes ses facultés et talents (mode humain) et Dieu œuvrant en lui et par lui (mode divin), met par écrit tout et uniquement ce que Dieu veut (effet).
Dans cette définition entrent trois éléments constitutifs :
1 - Dieu comme inspirateur de l’Écriture Sainte.
2 - L’hagiographe comme inspiré par Dieu en ce qui concerne les Écritures.
3 - L’Écriture inspirée en tant que résultat de l’action inspiratrice de Dieu sur l’hagiographe qui met ses facultés et ses talents au service de l’inspiration divine.
II - LA CONSCIENCE DE L’INSPIRATION DANS LA BIBLE Au n° 9, la Constitution Dei Verbum enseigne que « La Sainte Écriture c’est la Parole de Dieu en tant qu’elle est consignée par écrit sous l’inspiration de l’Esprit Saint ». Dans cette phrase nous trouvons deux expressions de grand intérêt : (1) parole de Dieu, (2) écrite sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Notre intention est d’analyser comment se vérifie, dans la Bible, la conscience du fait que l’Écriture est Parole de Dieu et qu’elle est écrite sous l’inspiration de l’Esprit Saint.
1 - La Bible est Parole de Dieu.
a) Dans l’Ancien Testament.
La bible juive, ou AT, se divise en trois grandes parties : La Loi, les Prophètes et les Écrits. Le peuple d’Israël a toujours considéré la Loi comme divine, parce que Dieu la lui a remise par l’intermédiaire de Moise, prenons deux exemples :
1) Le document du Pacte Sinaïtique (*) : Dieu prononce ses paroles (Ex 20 ss) ; Moise communique au peuple toutes les paroles du Seigneur et tous ses commandements (Ex 24,3) et les inscrit (24, 4) ; il lit le livre en présence du peuple et celui-ci répond : « Tout ce que le Seigneur a ordonné, nous le ferons » (24, 7)
2) Avec le roi Josias (640 à 609 avant Jésus-Christ), la Loi va se transformer en charte constitutionnelle du roi et de son royaume. Pendant les travaux de restauration du Temple de Jérusalem on a découvert un livre de la Loi. Dans ce texte on lit ce passage : « Lorsqu’il (le roi) montera sur le trône royal, il devra écrire sur un rouleau, pour son usage, une copie de cette Loi sous la dictée des prêtres lévites. Il ne la quittera pas, il la lira tous les jours de sa vie pour apprendre à craindre Yahvé son Dieu en gardant toutes les paroles de cette Loi ainsi que ses règles pour les mettre en pratique. » (Dt17, 18-19)
Cette même conscience se manifeste chez les prophètes. Ceux-ci sont les hommes de la Parole. Ils ont l’habitude de commencer leur message par des formules comme celles-ci : La Parole du Seigneur me parvint… ; la Parole du Seigneur qu’il a reçue… ; Écoutez la Parole du Seigneur ; ainsi parle le Seigneur ; Oracle du Seigneur. Deux textes sont particulièrement significatifs :
1) Le rouleau de Jérémie jeté au feu par le roi impie Joaquin. Les paroles écrites par Jérémie sont des paroles du Seigneur ; la destruction du rouleau est interprétée par le prophète comme un délit contre la Parole de Dieu… Le rouleau est de nouveau écrit car la Parole de Dieu ne doit pas se perdre (Jr 36 ).
2) Le rouleau dévoré par le prophète Ézéchiel (Ez 2, 8-9) : « Fils d’homme… mange ce rouleau et va parler à la maison d’Israël » (3, 1). Dans ces textes s’exprime la conviction de ce que, non seulement l’oracle prophétique, mais aussi le livre - oracle écrit -, sont Parole de Dieu.
A la fin du second siècle avant Jésus Christ, on ajoute à la Loi et aux prophètes, les Écrits qui, en majorité, peuvent être rassemblés sous le titre de livres sapientiaux et didactiques. La sagesse d’Israël qui a commencé à se développer avec l’avènement de la monarchie, pendant l’exil, s’intériorise et se spiritualise, grâce à une relation plus étroite avec la foi en Yahvé. Grâce à cette relation, la Sagesse humaine devient Sagesse de Dieu. Sur cette base, on en vient à l’identifier avec la Torah (Si 24, 22 ; Ba 4, 1), avec la parole des prophètes elle-même (Si 24, 31 ; Sg 9, 17) et, même, elle est assimilée à la Parole de Dieu (Pr 1, 20-23). Insensiblement, la Sagesse mise par écrit, est arrivée à être une nouvelle forme de révélation, accueillie par Israël avec la même autorité que la Torah ou les prophètes.
b) dans le Nouveau Testament.
Durant le judaïsme, comme résultat de l’ensemble du processus décrit jusqu’ici, naît une vive conscience de posséder une collection de livres sacrés (1M 12, 9) ou simplement le livre sacré (2M 8, 23 ). Jésus et l’Église primitive s’approprient cette conscience du judaïsme possédant des livres sacrés. Avec une simple formule : « Il est écrit », Jésus clôt m’importe quelle discussion (Mt 4, 4-10 ) ou réclame une autorité indiscutable (Mt 21, 13). L’Écriture apporte un témoignage de sa personne et de son œuvre, joint à celui du Père et des miracles (Jn 5, 31-40). Pour Jésus, la Parole de Dieu (écrite) ne peut être annulée (Jn 10, 35).
Dans le Nouveau Testament Jésus est conscient d’être la révélation ultime et définitive de Dieu. C’est en tant que tel qu’il a parlé et agi. Bien qu’il reconnaisse l’autorité de l’Ancien Testament, il se situe au dessus de ce dernier : « Il y a ici quelqu’un de plus grand que le temple, que Jonas et que Salomon… » (Mt 12,6.41-42 ). Son autorité se situe même au-dessus de la loi mosaïque (Mt.5, 21-48 ). Quand l’Église primitive voit en Jésus l’accomplissement de toutes les promesses de Dieu (Cor.1, 20 ) ou l’ultime - définitive Parole de Dieu aux hommes (Hb.1, 1-2 ) et même la Parole de Dieu incarnée (Jn.1, 14 ), elle ne fait pas autre chose que de formuler ce qui existait déjà dans la conscience de Jésus et qu’il avait lui-même manifesté ouvertement. Avec Jésus naît une nouvelle tradition, la tradition chrétienne.
Les Apôtres, après la Pentecôte, commencent à prêcher le salut avec courage et liberté, l’Évangile apporté par le Christ, conscients de ce que Jésus est la parole définitive de Dieu (Ac 4, 29-31), la Parole du Seigneur Jésus (Ac 8, 25 ) tant aux juifs qu’aux gentils (*). Luc voit dans l’accroissement de la communauté chrétienne, la croissance de la Parole (Ac 6, 7 ; 12, 24 ; 14, 20 ). Dieu a non seulement prononcé en Jésus la parole définitive, mais il l’a également manifestée quand le Christ est annoncé dans la prédication apostolique. Encore mieux, Dieu continue dans la prédication apostolique à proclamer Sa Parole, la même que celle qu’il avait prononcée en Jésus Christ.
Paul parle et agit avec la puissance du Christ (2 Cor 13, 3) pour le salut de ceux qui l’écoutent (Rm 10, 17) et attribue le même caractère d’autorité à sa parole et à ses écrits (2Th 2, 15). Aussi n’est-il pas étonnant que les épîtres pauliennes soient placées à côté d’autres textes de l’Écriture (2Pi 3, 14-16). L’auteur de l’Apocalypse, de son coté, menace de châtiments quiconque oserait ôter ou ajouter quelque chose aux paroles de son livre prophétique (Ap 22, 18-29).
En conclusion, pour le peuple d’Israël tout comme pour l’Église, les Saintes Écritures non seulement contiennent la Parole de Dieu, mais elles-mêmes sont Parole de Dieu. Et parce qu’elles sont Parole de Dieu elles bénéficient du charisme de l’inspiration. Nous allons parler de ceci maintenant.
2 - La bible est écrite sous l’inspiration de l’Esprit Saint.
a ) En général.
La présence de l’Esprit de Dieu dans les livres sacrés en vient à être une conséquence de l’action de l’Esprit dans l’histoire et dans la Parole. La Bible étant le moment privilégié de la conservation et de la transmission de la révélation, l’Esprit de Dieu ne pouvait être absent à l’instant définitif et décisif où toute l’histoire du salut, révélatrice du dessein de Dieu, était mise par écrit, au moment d’atteindre, grâce au livre sacré, les hommes de tous les temps pour la constitution du nouveau peuple de Dieu.
Le rapport intime entre Esprit de Dieu et Parole de Dieu écrite s’entrevoit déjà en Is 34, 16 : « Dans le livre de Yahvé œuvrent la bouche et l’Esprit de Yahvé ». Dans l’oraison pénitentielle de Néhémie la parole écrite de la Loi est attribuée à l’Esprit de Dieu (Né 9, 20). Dans le Nouveau Testament, on dit qu’il est nécessaire que s’accomplisse tout ce que l’Esprit Saint a prédit dans l’Écriture par la bouche de David (Ac 1, 16). Jésus cite lui-même un psaume avec la formule : « David lui-même sous la motion de l’Esprit Saint a dit … » (Mc 12, 36 )
b ) En particulier
Cependant, les textes classiques dans lesquels on parle explicitement de l’action de l’Esprit de Dieu dans la parole écrite, c’est-à-dire dans les livres sacrés, sont au nombre de deux : 2Pi 1, 20-21 et 2Tm 3, 16-17.
(1) 2Pi 1, 20-21 : «Avant tout, sachez-le : aucune prophétie de l’Écriture n’est objet d’interprétation personnelle ; ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie ; c’est poussés par l’Esprit Saint que les hommes ont parlé de la part de Dieu ».
- Dans le texte on ne distingue pas entre prophétie orale et prophétie écrite, on passe de l’une à l’autre sans aucune différenciation.
- Des deux sortes de prophéties, on dit qu’elles ne proviennent pas de l’initiative humaine, mais qu’elles furent prononcées ou écrites par des hommes mus par l’Esprit Saint. Par conséquent, leur prophétie n’est apparemment qu’une parole humaine, mais dans sa nature plus intime, elle est Parole de Dieu, en tant que consacrée par l’Esprit Saint.
- Étant Parole de Dieu, consacrée par l’Esprit, elle n’admet pas une interprétation privée arbitraire.
( 2 ) 2Tm 3, 16-17 : « Toute écriture est inspirée par Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice : ainsi l’homme de Dieu se trouve-t-il accompli, équipé pour toute œuvre bonne ».
- L’action de l’Esprit Saint a des retombées sur « toute l’Écriture ».
- De quelle Écriture parle-t-on : de l’AT ou du NT, ou des deux ensemble ? Directement, Paul se réfère à l’Ancien Testament : il parle en effet, de l’Écriture que Timothée a connue par sa mère juive. Indirectement il se réfère à tout livre qui se présente sous le nom d’Écriture (2Tm 5, 17-18).
- Une chose est certaine : au moment où on écrit la 2e épître de Pierre, il existe déjà une collection des épîtres pauliennes, mises sur le même plan que les autres Écritures (2Pi 3, 15-16).
III - LA RÉFLEXION DE L’ÉGLISE AU SUJET DE L’INSPIRATION
Au long de l’histoire de l’Église, les chrétiens n’ont cessé de réfléchir sur l’inspiration et sa nature, se basant sur le fait que la Bible est la Parole de Dieu et qu’elle est inspirée. Clément Romano désigne les prophètes comme ministres de la grâce de Dieu, mus par l’Esprit Saint (1Clém 8, 1). Saint Jérôme ajoutera que les Écritures ont été écrites et publiées par l’Esprit Saint. L’Église a manifesté cette même conscience dans son magistère et sa théologie.
A ) LE CHEMIN DES ANALOGIES
Pour expliquer les mystères, dans leur sens naturel aussi bien que dans leur sens surnaturel, les hommes ont toujours eu recours à l’analogie. Grâce à elle, les hommes essaient de s’approcher du mystère, d’en chercher l’intelligibilité, sachant, cependant, que l’analogie est un moyen très imparfait et limité. La théologie qui réfléchit sur les mystères ne peut se passer du langage analogique, aussi impropre soit-il en face de la réalité qu’il essaie de capter. On a spécialement utilisé deux types d’analogie : les instrumentales et les littéraires.
1 - Analogie instrumentale
a) A l’époque patristique (*)
« Ces saints hommes-là, écrit Clément d’Alexandrie, n’avaient pas besoin d’artifices et n’avaient pas à parler dans un but polémique : il leur suffisait de s’offrir avec sincérité à l’action de l’Esprit Saint, parce que ce divin plectre, descendu du ciel, se servant des hommes comme d’instruments de musique, cithare ou lyre, nous révèle les réalités célestes et divines ».
Prenons l’instrument musical. Dieu est le musicien qui prend la flûte dans ses mains et joue une musique belle et harmonieuse. L’homme est la flûte. La musique est le résultat de l’action de Dieu et de l’homme. Tout comme la flûte est l’instrument du musicien pour faire entendre une belle musique, l’hagiographe-prophète est l’instrument de Dieu pour faire entendre sa parole dans le texte sacré. Il est évident que dans l’image ce qu’on prétend mettre en relief c’est l’hagiographe comme instrument de Dieu. L’Esprit Saint meut son instrument humain pour exécuter son œuvre de langage. C’est lui qui souffle, fait bouger et appuie ; chaque auteur humain met son timbre, sa note, son langage et son style. La mélodie qui en résulte provient des deux : de l’Esprit et de l’inspiré, une et indivisible, parfaitement humaine et mystérieusement divine.
b) A l’époque scolastique (*)
Avec la scolastique on avance de l’image de l’instrument de musique vers une conceptualisation de celle-ci : cause instrumentale et cause principale. Saint Thomas expose cette doctrine avec les points suivants :
(1 ) La cause principale agit par vertu propre ; l’instrumentale en vertu de la motion reçue de la cause principale. L’Esprit Saint est la cause principale, l’homme, l’instrumentale.
( 2 ) Dans l’instrument, on distingue une double action : la naturelle de l’instrument et l’instrumentale, qui est la naturelle élevée et appliquée aux capacités propres de la cause principale. L’homme, qui est instrument, a la capacité naturelle d’écrire d’une façon logique et raisonnée. Cette capacité naturelle est élevée par l’Esprit Saint pour qu’il écrive la révélation, ou Parole de Dieu aux hommes.
( 3 ) Le résultat de la coopération entre cause principale et cause instrumentale doit être attribué entièrement aux deux réunis, mais selon un mode différent. La Sainte Écriture est œuvre de Dieu, de l’Esprit Saint et de l’homme, mais de façon différente : Dieu comme cause principale, l’homme comme cause instrumentale.
( 4 ) Les deux causes agissent simultanément pour la production du même effet.
( 5 ) La capacité de l’agent principal a un caractère permanent ; celle de l’agent instrumental un caractère passager. L’instrument n’est instrument qu’au moment et pour le but vers lequel tend la cause principale.
2 - Analogie littéraire
Puisque l’inspiration retombe sur un texte littéraire, peut être cette analogie serait-elle la plus adéquate pour expliquer et approfondir la nature de l’inspiration.
a) Analogie du dicté
Saint Jérôme, par exemple, écrit : « Toute l’Épître aux Romains exige une interprétation et elle est enveloppée de tant d’obscurités que, pour la comprendre, nous avons besoin de la grâce de l’Esprit Saint qui a dicté ces choses par l’intermédiaire de l’apôtre ».
Et saint Grégoire le Grand, d’une phrase sobre et catégorique, jugera « celui qui l’a dictée, l’a écrite ».Que signifiait « dictare » ou « dictatu » dans la terminologie patristique ? Qu’ont voulu dire les conciles et les textes du magistère en utilisant ce terme ? Outre le sens actuel « dictare » peut être traduit par composer, enseigner, commander ou, simplement, suggérer. Ceci posé, il est facile de penser que dans les textes patristiques et ceux du magistère l’expression « Spiritu Santo dictante » (sous la dictée de l’Esprit Saint), ne veut pas dire prononcer des paroles qui vont être transcrites l’une après l’autre mécaniquement, mais il faudrait plutôt traduire : sous l’ordre, la prescription, la suggestion de l’Esprit Saint ou, composé par l’Esprit Saint. Dans le premier cas on souligne l’action de l’Esprit Saint sur la volonté de l’hagiographe, dans le second l’Esprit Saint en tant qu’auteur de l’Écriture.
Comme dans le Christ il y a deux volontés et deux opérations, sans confusion ni opposition et, comme la volonté humaine du Christ est soumise à la volonté divine, de la même façon, dans le mystère de l’inspiration il y a une opération humaine littéraire ou de langage, soumise et non pas opposée à l’opération de l’Esprit Saint. Et rabaisser l’opération humaine à celle d’un simple copiste (personne qui écrit ce qu’on lui dicte), ce n’est pas glorifier l’opération divine.
b) Dieu et l’homme auteurs de la Sainte Écriture
Le Concile Vatican II nous a habitués à parler de Dieu auteur de l’Écriture et des hommes comme véritables auteurs des livres sacrés. Comment expliquer que le texte sacré puisse avoir deux auteurs ? Auteur appliqué à Dieu, signifie-t-il la même chose qu’appliqué aux hommes ?
La lutte contre l’hérésie (*) gnostique (*) avec ses diverses ramifications (marcionites (*), manichéens (*), etc.) fut l’occasion d’utiliser cette analogie. Les pères de l’Église eurent à défendre l’unité des deux Testaments ; il faut affirmer que tous les deux procèdent et sont inspirés par Dieu lui-même. Il a semblé, aux Pères de l’Église, que l’image la plus appropriée pour exprimer ces idées était celle d’un auteur : Dieu est auteur aussi bien de l’AT que du NT.
Cette analogie se trouve aussi dans des textes conciliaires et ceux du magistère, et même dans une définition de la foi du Concile de Florence (Dz-Sch 1334). Le Concile Vatican II répétera les paroles de Vatican I, en DV 11 et, de son côté, affirmera en DV 16 : Dieu est l’auteur qui inspire les livres des deux Testaments, de sorte que l’Ancien recouvrait le Nouveau et que le Nouveau révélait l’Ancien.
Peut être qu’un chemin expliquant la relation entre auteur divin et auteur humain de l’Écriture devrait-il être cherché dans la révélation et l’inspiration. Inspiration et révélation, écrit Benoît, ne se confondent ni ne s’opposent ; elles ne se succèdent pas non plus. Elles agissent simultanément et harmonieusement, s’incluant l’une l’autre, comme l’Esprit inclut la Parole. Le Dieu qui révèle est le même qui inspire, bien qu’il s’agisse de deux actes différents : « la vérité divinement révélée que contiennent et présentent les livres de la Sainte Écriture, y a été consignée sous l’inspiration de l’Esprit Saint » (DV 11).
Dieu est auteur en tant qu’utilisant des hommes choisis et agissant en eux et par eux. « Ceux-ci mirent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir, et cela seulement », c’est-à-dire la révélation de lui-même et la manifestation du mystère de sa volonté, pour que les hommes parviennent jusqu’au Père et participent de la nature divine (DV, 11.2). Dieu est auteur pour autant que le texte sacré est un texte de révélation divine, mise par écrit par les écrivains sacrés sous une motion vitale de Dieu lui-même. L’homme est auteur par tout ce qu’il met par écrit, en pleine possession de ses facultés et capacités intellectuelles et littéraires, tout et seulement ce que Dieu veut. Tous deux sont auteurs littéraires, mais avec une spécificité différente. Dieu, en tant que l’Écriture est un texte de révélation de soi-même et de son dessein d’amour envers les hommes. L’hagiographe, en tant que l’Écriture est un texte écrit par les hommes, sous l’action et l’inspiration de Dieu lui-même.
La Constitution dogmatique DV enseigne (n°11) : « Les livres de l’Ancien Testament comme du Nouveau, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint, sont sacrés… ils ont Dieu comme auteur ». Dieu étant l’auteur de l’Écriture, celle-ci nécessairement ne peut qu’être inspirée. Étant donné que le cours est une Introduction à la Sainte Écriture, nous allons terminer par une réflexion sur l’Écriture inspirée.
Sous l’influence de la réflexion philosophique sur la théorie du langage, on a davantage valorisé l’Écriture elle-même comme inspirée. Il faut continuer d’affirmer que les textes et les auteurs sont indissociables ; le texte n’est pas un objet fabriqué auquel le lecteur pourrait lier n’importe quelle signification ; le texte est une parole adressée par l’auteur aux lecteurs traversant le temps et la distance. La théologie de l’inspiration doit regarder les livres saints en tenant compte des coordonnées historiques et culturelles qui ont conditionné la formation du message de Dieu en un temps et un lieu déterminés, dans une tradition qui s’étale tout au long de l’économie historique du salut. En bonne logique, il convient d’affirmer que Dieu est celui qui inspire, l’homme celui qui reçoit l’inspiration et transmet la Parole de Dieu reçue par l’inspiration, mais seul le texte sacré, au sens strict, est inspiré en tant que résultat simultané et conjoint de l’action de Dieu et de l’action de l’homme.
Cette valorisation de l’Écriture inspirée est en plein accord avec la Patristique. L’Écriture, selon saint Irénée, est parfaite, car elle a été dite par le Verbe de Dieu et par son Esprit.
Le magistère de l’Église utilise aussi fréquemment l’expression « livres inspirés » ou « Écriture Divine », depuis les premiers siècles jusqu’à nos jours. Un simple exemple : « L’économie du salut, annoncée d’avance, racontée et expliquée par les auteurs sacrés, apparaît donc dans les livres de l’Ancien Testament comme la vraie Parole de Dieu. Par conséquent, ces livres divinement inspirés, conservent une valeur impérissable » (DV, 14).
B ) DOCTRINE THÉOLOGIQUE SUR L’INSPIRATION.
1. Pour mieux comprendre l’inspiration biblique, il est nécessaire de la considérer en relation avec la révélation de Dieu à l’humanité, ce don surnaturel, gratuit et à l’origine de toute l’histoire du salut dans laquelle il faut situer l’Écriture, l’inspiration et l’Église. Tout concept d’inspiration devra, par conséquent, se mesurer au caractère gratuit et surnaturel de celle-ci. S’il en était autrement on courrait le risque de la réduire à une expérience religieuse, purement humaine, à la mesure de n’importe quelle autre expérience profane ; les livres sacrés deviendraient la mise par écrit de l’expérience religieuse d’hommes extraordinaires, de génies religieux.
Par l’Écriture, cependant, on constate que les auteurs sacrés, en grande majorité font partie des hommes normaux de leur peuple, sans qualification humaine particulière pour l’accomplissement de leur mission prophétique et inspirée. D’un autre côté, en la mettant en relation avec la révélation qui se transmet au cours du temps de l’histoire du salut, nous évitons le risque de comprendre l’inspiration d’une manière mécanique (dictée mot à mot, ce qui ferait de l’auteur sacré un simple copiste ou secrétaire), ou sous forme d’oracle selon le mode de la culture hellénistique (*). La chaîne de la transmission révélatrice jusqu’à la fixation en Écriture inspirée est la négation la plus catégorique de cette façon de concevoir l’inspiration biblique.
2. De plus, l’inspiration doit être comprise dans l’ensemble de l’action multiforme de l’Esprit Saint dans l’histoire du salut et en harmonie avec ladite action. Un isolement de l’inspiration biblique, comme entité en soi, étrangère à toute autre activité de l’Esprit est insoutenable. Le propre de l’inspiration biblique sera mieux et plus facilement compris, si nous le plaçons dans le cadre de l’activité multiforme de l’Esprit. Traiter l’inspiration biblique sans relation à la révélation historique revient à lui faire perdre sa généalogie et son identité de sens.
3. L’inspiration est une vérité révélée par Dieu dans l’Écriture elle-même. Il suffit de penser à la conscience que les auteurs sacrés avaient du fait que l’Écriture est Parole de Dieu et, en tant que telle, est inspirée par l’Esprit Saint. Le Concile de Trente (Dz-Sch 1504), en la définissant comme dogme de foi, n’a fait que reconnaître ce qui apparaît clairement dans l’Écriture elle-même. La pénétration dans l’intelligence du dogme de l’inspiration se réalise à partir de la contemplation et de la réflexion du croyant, mais surtout grâce à une expérience intime de l’inspiration elle-même au contact de l’Écriture, sous la direction des Évêques, successeurs des apôtres dans le charisme de la vérité.
4. L’intelligence de l’inspiration en tant que mystère divin ne peut être menée à bien sans les approximations analogiques avec les réalités de ce monde ou avec les mystères entre eux (mystère de l’Incarnation, de l’Eucharistie…), comme aussi par sa relation avec la fin ultime de l’homme qui est le salut (Dz-Sch 3016). C’est une exigence de l’entendement humain qui ne peut comprendre les choses invisibles et au delà des sens, si ce n’est par les visibles et les sensibles. Cependant, il ne suffit pas de savoir que la réflexion de l’Église s’est servie de l’image de la cithare, de la plume, de la dictée ou de l’auteur pour expliquer la nature de l’inspiration. Ce qui est intéressant surtout, c’est de capter l’étincelle de vérité que nous voyons derrière l’image et d’en acquérir un certain concept. Il ne suffit pas, non plus, de voir clairement le parallèle établi entre le mystère de l’inspiration et celui de l’Incarnation ou de l’Eucharistie. Il est nécessaire de découvrir et de conceptualiser la nouvelle lumière que nous recevons dans la compréhension du mystère. Une plus grande intelligence du mystère nous sera donnée par la connexion organique de ces étincelles dans l'unité.
a). Dans l’inspiration interviennent inséparablement trois facteurs : l’Esprit Saint qui inspire, l’homme qui reçoit l’inspiration, le texte sacré où se trouve mis par écrit ce que Dieu a inspiré. Une intelligence adéquate de l’inspiration devra toujours comporter la présence des trois facteurs, même s’il est légitime de faire ressortir l’un dans un cas et un autre dans un autre cas.
b). L’action spécifique de l’Esprit Saint sur le texte sacré et celle de l’auteur humain sont passagères ; l’inspiration de la Sainte Écriture, en revanche, est permanente, fixe et immuable pour le bien de toutes les générations futures. L’écrivain n’est pas toujours en train d’utiliser la plume, en revanche la lettre écrite demeure. L’Esprit Saint n’agit pas avec son action inspiratrice, comme auteur de l’Écriture, à chaque instant, puisque l’auteur humain a écrit le texte sacré dans un laps de temps déterminé. L’Écriture, au contraire, survit à l’auteur humain et continue d’exister après l’activité inspiratrice de l’Esprit Saint.
c). L’inspiration est entièrement une initiative de l’Esprit Saint, mais sans la médiation humaine, le texte inspiré est impossible. Il s’agit d’une médiation nécessaire pour ne pas tomber dans un concept d’inspiration de type rabbinique, coranique ou d’oracle. Dans la compréhension catholique de l’inspiration, l’homme de Dieu, comme pont entre l’initiative de l’Esprit et le texte sacré, est un être qui agit avec « toutes ses facultés et talents » (DV, 11). L’initiative divine agit sur le texte sacré, seulement comme révélation de Dieu et, exclusivement, par l’intermédiaire d’hommes inspirés.
d). L’élévation du texte au niveau du livre sacré et inspiré ne provient pas de la médiation humaine, comme un génie religieux ou littéraire, mais de l’action de l’Esprit sur l’auteur sacré pour qu’il écrive tout et seulement ce que Dieu veut. L’auteur humain, grâce à ses facultés et talents, pourra faire du texte sacré un morceau merveilleux de littérature ou bien exprimer une expérience religieuse singulière et sublime, mais n’élèvera jamais ses écrits au niveau d’un texte sacré et inspiré, si ce n’est par une action surnaturelle de l’Esprit Saint sur lui.
e). L’inspiration biblique est exigée par la révélation divine elle-même, par laquelle Dieu entre en dialogue amoureux et sauveur avec le genre humain. Sans révélation, il n’y a pas d’inspiration ; sans inspiration, nous ne saurions pas exactement ce que Dieu a révélé. Un texte écrit ne se crée pas à partir du néant. A proprement parler, ce n’est pas une création, mais une naissance. L’inspiration gratuite et surnaturelle naît de la révélation, surnaturelle et gratuite également.
f). Dans l’inspiration biblique il est impossible de séparer la part de Dieu et la part de l’homme. Tout le texte inspiré est œuvre de Dieu et de l’auteur sacré, bien que sous des aspects différents. Le texte inspiré, en tant qu’il est et qu’il contient la révélation, a Dieu pour auteur. En tant que texte littéraire, médiateur de l’action de l’Esprit, il est œuvre humaine.
5. L’Église, se basant sur la révélation de l’Écriture, dans la réflexion pluriséculaire sur l’inspiration, pour en défendre l’intégrité et la véritable nature, l’a définie dogmatiquement et l’a précisée en tant que concept, repoussant des positions et des interprétations erronées qui se sont succédées à travers les siècles.
Ci dessous sont indiquées les plus importantes :
a). Dieu lui-même, l’Esprit lui-même, est l’auteur de l’Ancien et du Nouveau Testament (contre les manichéens et tous les mouvements religieux dualistes), (EB 28, 30, 57, 77, 125, 200).
b). Tous et chacun des livres de la Bible chrétienne sont inspirés. De même, les canoniques et ceux qu’on appelle deutérocanoniques (contre les protestants). (EB 83, 85, 124, 202).
c) Contre les modernistes (*), l’Église s’est vue obligée à défendre l’inspiration totale et intègre de l’Écriture (y compris ce que les modernistes appellent des erreurs). (EB 193, 210).