La Parole de Dieu fixée et condensée dans un texte définitif il y a de nombreux siècles, parce qu’elle est Parole de salut, est destinée à tous les hommes de tous les temps et de toutes les nations. Comment raccourcir la distance entre les siècles lointains où les textes ont été composés et nous ? Comment faire pour que la Parole divine continue d’être vivante, actuelle et salvatrice ? C’est ici que s’inscrit complètement la fonction de l’herméneutique. L’interprétation, ou herméneutique, est impossible sans une méthodologie adaptée. C’est la raison pour laquelle nous consacrerons un second paragraphe aux différentes méthodes d’interprétation. Le dernier concept de l’étude est l’actualisation et l’inculturation (*) de la Bible.
I. Concept d’herméneutique.
II. Histoire de L’interprétation biblique.
III. Principes pour une interprétation catholique de la Bible.
IV. Conclusion.
APERÇUS
- N’importe qui peut-il interpréter la Bible avec l’assurance de l’assistance de l’Esprit Saint ? Pourquoi ? Les protestants procèdent ainsi.
- Comment savoir si j’interprète correctement et tire un véritable profit spirituel du texte biblique que je lis ? Sinon, je risque de prendre des décisions préjudiciables à ma vie.
MOT CLEF Herméneutique
I. CONCEPT D’HERMÉNEUTIQUE Que signifie herméneutique ou interprétation biblique ?
Herméneutique : C’est une partie de la science biblique qui a pour objet d’établir une médiation entre le texte ancien et l’homme contemporain, en recourant à l’usage des méthodes les plus appropriées, dans le but de rendre le texte vivant et actuel.
En partant de la définition, il est possible de trouver les éléments qui appartiennent à la nature de toute herméneutique : le texte et à partir de là, la nécessité de connaître les langues originelles et la culture ambiante dans laquelle il s’est formé, avec le conventionnalisme et les formes littéraires, ou au moins de disposer d’une bonne et fidèle traduction ; l’homme contemporain, avec ses préoccupations spirituelles et ses questions existentielles, avec la distance des événements qui nous sont racontés, les façons de s’exprimer à ces époques et un cœur en recherche constante de tranquillité et de salut ; et, enfin, l’exégète qui, lançant un pont entre les deux, s’efforce de rendre le texte plus proche de l’homme d’aujourd’hui.
On peut dire que nous ne comprenons vraiment le texte que lorsqu’un événement déterminé ou le contenu d’un texte, étudié selon une méthodologie exégétique correcte, retrouve sa signification pour l’homme d’aujourd’hui et l’histoire contemporaine et, en tant que tel, redonne, ici et maintenant, son message universel au sein des événements et des mots.
II. HISTOIRE DE L’INTERPRÉTATION BIBLIQUE. On ne peut passer sous silence le cours de l’histoire de l’herméneutique biblique, puisque nous y trouvons non seulement la richesse d’interprétation du passé, mais aussi des critères et des méthodes d’interprétation qui restent de grande valeur dans l’actualité.
1. L’herméneutique interne à la Bible
L’herméneutique de textes ou de traditions est une exigence de la culture d’un peuple et de la vie même, spécialement quand de tels textes et traditions doivent s’adapter aux nouvelles circonstances des modes de vie humaine. Il n’est donc pas étrange de trouver, à l’intérieur de l’Écriture elle-même, des interprétations d’anciennes traditions et de textes sacrés écrits avec une antériorité de plusieurs siècles. Il convient de distinguer trois cas possibles, l’AT est réinterprété par lui-même ; le NT interprète l’AT ; le NT s’interprète lui-même.
a) L’AT s’interprète lui-même
Les prophètes et les sages d’Israël n’ont pas cessé, dans la succession des siècles, de réfléchir, d’interpréter et d’actualiser leur histoire passée et les Écritures dans lesquelles ladite histoire a été recueillie. L’incitation à cette réflexion d’interprétation et d’actualisation provenait des nouvelles interventions divines dans l’histoire du salut et des nouvelles exigences et des nouveaux problèmes de la communauté israélite. Le temps passant, ces interprétations sont accueillies par Israël comme faisant partie de ses livres sacrés, puisqu’ils proviennent d’une intervention de l’Esprit de Dieu et sont guidés par lui. Le livre de Sirac représente très bien cette interprétation interne à la Bible ; Si 3 est un commentaire sur le quatrième commandement ; Si 15 commente Gn3 et en Si 44-50 on réinterprète toute l’histoire d’Israël.
b) Le NT interprète l’AT.
Le véritable exégète de l’histoire du salut est Jésus de Nazareth (cf Jn 1, 18). Lui, par sa personne, sa vie, son activité, son enseignement, inaugure une nouvelle interprétation de l’AT et du plan de Dieu sur la vie et les événements humains. L’évangéliste Luc nous le présente tandis qu’il interprète dans toutes les Écritures ce qui le concernait, en commençant par Moïse et tous les prophètes (cf Lc 24, 27). Pour l’Église apostolique le principe herméneutique fondamental et prédominant est l’événement Jésus-Christ.
Comprendre les Écritures, pour les apôtres, ne signifie pas autre chose que d’y lire le Christ, ouvrant ainsi leur esprit à l’authentique interprétation des Écritures.
Les paroles de Pierre dans son premier discours après la Pentecôte seront un exemple suffisant : « Frères, il est permis de vous le dire en toute assurance : le patriarche David est mort et a été enseveli et son tombeau est encore aujourd’hui parmi nous. Mais comme il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône un descendant de son sang, il a vu d’avance et annoncé la résurrection du Christ qui, en effet, n’a pas été abandonné à l’Hadès, et dont la chair n’a pas vu la corruption. Dieu l’a ressuscité, ce Jésus : nous en sommes tous témoins. » (Ac 2, 29-32).
c) Le NT interprète de lui-même.
L’événement central du NT est Jésus-Christ en personne ou présent au milieu de la communauté chrétienne. La première interprétation canonique de l’événement Jésus nous est offerte par Marc à la fin des années soixante. Marc a écrit le premier Évangile, cependant l’Église nous en a conservé quatre comme canoniques. Les trois autres postérieurs, d’une certaine manière et en partie, réinterprètent Marc. Ceci manifeste clairement que les paroles et les actes de Jésus ont été l’objet d’un vaste dynamisme d’interprétation à l’intérieur des communautés chrétiennes dans lesquelles sont nés les Évangiles et tout le NT.
2. L’époque patristique.
Pendant les deux premiers siècles, la défense du principe théologique chrétien prédomine (le Christ est l’interprète décisif de l’Écriture) pour défendre d’un côté la continuité entre AT et NT contre les marcionites et les gnostiques et, de l’autre, le sens chrétien de l’AT, contre les juifs, incapables de comprendre le sens profond de l’Écriture.
A Alexandrie, au début du IIIe siècle, surgit une école théologique, orientée vers l’interprétation de l’Écriture, influencée par l’exégèse allégorique de Filon d’Alexandrie. On part de deux présupposés théologiques :
a) Il n’y a rien de superflu dans l’Écriture, même si parfois le sens d’une parole ou un texte peut être caché. De là apparaît la nécessité d’interpréter la Bible à un double niveau : celui du sens apparent et celui de sa signification cachée.
b) La parole divine est inépuisablement féconde, de telle sorte que l’être humain ne peut en épuiser la signification. Origène est le représentant le plus remarquable de cette école. En partant de Co 2 et Ga 4, 21-34, il systématise sa théorie dans les termes suivants :
(1) L’écriture admet un sens «selon la chair », qui serait le sens littéral
(2) Elle peut aussi se comprendre «selon l’âme » ce qui nous donne le sens moral.
(3) Enfin elle peut se comprendre «selon l’esprit », qui nous donne accès au sens spirituel ou mystique.
Le sens littéral est toujours préparatoire tandis que le sens spirituel correspond au sens authentique de l’Écriture et on y accède grâce à l’interprétation allégorique.
Avec la paix de Constantin (IVe siècle) la situation de l’Église dans la société change et surgissent de nouveaux projets culturels qui touchent aussi l’herméneutique biblique. Devant le texte biblique naît l’intérêt de connaître la culture, l’histoire, la géographie et d’autres aspects semblables de l’antiquité. Cette orientation favorisera une interprétation plus littérale de l’Écriture sans que jamais ne disparaisse l’exégèse allégorique. Cette forme d’interprétation sera plus évidente pour ce que l’on appelle l’École d’Antioche. Là, prédomine l’exégèse littérale, mais on ne déprécie absolument pas l’interprétation allégorique. Elle a probablement été fondée par Diodore de Tarse, à la fin du IVe siècle et a trouvé son plus illustre représentant en Théodore de Mopsuète.
En Occident, le traité «De la Doctrine chrétienne », de saint Augustin, peut être considéré comme une véritable herméneutique biblique. Il y conseille l’étude des langues bibliques et insiste sur les dispositions spirituelles de l’interprète. Pour Augustin, pourvu que la charité soit mise en valeur, n’importe quelle interprétation du texte est acceptable ; il en arrive même à accepter plusieurs interprétations différentes et à le considérer comme voulu par la divine providence qui a permis une telle fécondité du texte sacré.
3. L’exégèse médiévale.
L’exégèse médiévale prolonge la réflexion de l’ère patristique, mais dans une nouvelle situation de la théologie et de la méthode cette dernière qui ira, aux XIIe et XIIIe siècles, jusqu’à la séparation entre théologie et Bible.
La méthode d’interprétation la plus caractéristique du Moyen Âge est celle du quadruple sens de l’écriture. Dans l’ensemble de l’Écriture l’interprète doit avant tout prêter attention à l’histoire, c’est à dire aux merveilleuses interventions salvatrices de Dieu (littera). Mais dans toute cette histoire est caché un mystère, le mystère du Christ. La découverte de ce mystère est recherchée dans trois directions :
a) La référence au Christ et à l’Église dans l’AT. Par rapport au NT, et dans ce dernier, par rapport à l’Église. (allégorie) ;
b) Les règles morales que nous offre l’Écriture pour régler notre vie sur celle du Christ selon les critères divins (moralis) ;
c) L’ouverture de l’esprit et du cœur aux fins dernières, objet de notre espérance chrétienne (anagogie = ce qui nous conduit à la vie éternelle).
Pour atteindre la perception des quatre sens, l’étude minutieuse de l’Écriture est recommandée, en la lisant plusieurs fois et en l’apprenant par cœur. Ces quatre sens ont été recueillis dans un fameux vers latin, dont la traduction serait la suivante :
La lettre enseigne les faits, ce que tu dois croire l’allégorie (*) ;
la morale ce que tu dois faire, vers quoi tu tends, l’anagogie.
4. La période moderne jusqu’à Providentissimus Deus (1893)
Avec le XVIe siècle, l’exégèse et l’herméneutique bibliques entrent dans une nouvelle phase. Quels en sont les facteurs déterminants ? Parmi les plus influents, il faudra compter :
a) L’humanisme avec son retour aux sources classiques, sa nouvelle méthode philologique (*) et son net anthropocentrisme (*) ou découverte de l’homme et de sa vie intérieure.
b) La division interne de l’Église à cause de la réforme (*) protestante qui se répercute de façon notable sur la façon d’interpréter l’Écriture (les protestants se fonderont sur le principe de «l’Écriture seule ») et développera chez les exégètes catholiques une attitude hautement apologétique (l’Église catholique basera son interprétation sur l’Écriture et sur la Tradition)
c) Les nouveaux mouvements philosophiques qui se succèdent du XVIIe au XIXe siècles : le rationalisme (*) éclairé (on réduit l’importance de l’inspiration de l’Écriture) et le positivisme historique (on ne tient plus compte de l’action de Dieu et on recherche l’explication des faits par la comparaison avec d’autres faits de l’histoire).
Après le Concile de Trente l’exégèse catholique s’est orientée vers le commentaire biblique de caractère essentiellement théologique. Le climat qui régnait entre catholiques et protestants était polémique et antagoniste, d’où l’orientation de l’exégèse à la controverse et l’apologétique.
5. De Providentissimus Deus à Dei Verbum.
Au cours de ces décennies, il convient de parler séparément de l’exégèse protestante et de l’exégèse catholique.
a) Exégèse protestante.
Dans l’exégèse protestante, il convient de mettre en relief les critiques de la théologie libérale : la critique historico-littéraire se trouve embourbée dans la théorie des quatre documents du Pentateuque et des deux sources de l’Évangile, surgissent alors les premiers doutes sur l’entière objectivité historique. Ne serait-il pas nécessaire de recommencer à redécouvrir la composante religieuse de l’interprétation biblique ? C’est ce qu’essaiera de faire dans les premières décennies du XXe siècle, l’école de l’histoire des religions.
Dans le domaine critico-littéraire apparaissent de nouveaux courants qui vont revitaliser l’exégèse critique : l’histoire des formes appliquées à l’AT d’abord, puis au NT ; face au scepticisme historique qui préconisait la fragmentation du texte biblique, on prête attention à la transmission et à la conservation des traditions. Au milieu du XXe siècle naît l’histoire de la rédaction, qui restituait aux livres bibliques leur caractère d’œuvre littéraire et l’unité de conception et de théologie.
Face aux exagérations et aux abus de la science historico-critique des exégètes de grande envergure, comme K. Barth, réagissent. Pour lui, l’exégèse critique est un stade préliminaire de la véritable exégèse, qui est l’exégèse théologique. O. Cullmann réagit également, avec sa conception de l’histoire du salut comme clef de compréhension du NT.
b) L’exégèse catholique.
Dans l’encyclique Providentissimus Deus (1893) nous trouvons rassemblés les critères herméneutiques de l’exégèse catholique. Les critères théologiques rassemblés par l’encyclique sont :
(1) Il faut interpréter la Bible avec la lumière et la grâce de l’Esprit Saint lui-même qui l’a inspirée.
(2) La conformité de l’exégèse avec l’interprétation que l’Église a faite et fait de l’Écriture.
(3) Que l’exégèse ne se trouve pas en contradiction avec le consensus unanime des Pères de l’Église.
(4) Qu’elle tienne compte de l’analogie de la foi.
De plus, elle admet quelques critères historico-critiques : 1) Elle recommande l’étude des langues orientales et de la science critique textuelles ou littéraire. 2) Elle admet, bien qu’encore timidement, la critique historique.
Malheureusement pour l’exégèse le modernisme, à ce moment-là, était déjà en incubation et la crise moderniste a, d’une part, obligé le magistère de Pie X à une lutte tenace pour défendre l’intégrité de la foi catholique et, d’autre part, maintenu l’exégèse catholique dans une certaine léthargie pratiquement jusqu’en 1943, le Pape Pie XII publia Divino Afflante Spiritu. Grâce à elle, il ouvre le champ de l’investigation biblique à l’exégèse catholique, principalement avec l’acceptation des genres littéraires et la mise en valeur du rôle de l’exégète dans l’Église et la théologie. Dans la Constitution Dei Verbum, publiée en 1964, est synthétiquement rassemblée toute la réflexion et l’élaboration des théologiens et des exégètes sur l’herméneutique biblique.
6. De Vatican II à l’actualité.
Dans les derniers 30 ans, un changement important s’est effectué parmi ceux qui étudient l’exégèse : on est passé de l’histoire au texte, de l’événement à sa signification. Ce pas a été fondamentalement franchi grâce à de nouvelles méthodes de critiques littéraires et grâce à l’herméneutique. En partant de différentes perspectives, on a critiqué la méthode historico-critique, la regardant comme insuffisante et ayant des présupposés philosophiques erronés, tout en continuant à l’utiliser comme quelque chose d’acquis et de nécessaire pour l’exégèse scientifique. Un effort de synthèse est en train d’aboutir, grâce à quelques exégètes essayant de faire ressortir le sens spirituel de l’Écriture, mais à partir de l’usage rigoureux de la méthode scientifique. Le dernier document de la Commission Biblique Pontificale : « L’interprétation de l’Écriture dans l’Église » (1993), est important et clair.
III PRINCIPES POUR UNE INTERPRÉTATION CATHOLIQUE
DE LA BIBLE.
1. Lecture dans l’Esprit.
Le Concile Vatican II nous donne la clef d’utilisation de ce principe : « La Sainte Écriture doit être lue avec le même Esprit par lequel elle a été écrite ». La Bible a été écrite sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Lire et interpréter correctement la Bible n’est pas autre chose que d’y dévoiler l’action de l’Esprit Saint. Comme l’Esprit Saint agit par l’intermédiaire d’hommes, il est nécessaire de percevoir avec netteté l’intention des auteurs sacrés pour arriver à dévoiler l’action de l’Esprit. Mais comme l’Esprit n’est ni lié, ni soumis au texte et à l’auteur sacré, la lecture et l’interprétation de l’Écriture exigent l’ouverture de l’esprit humain à un sens ultérieur et supérieur non entrevu par l’auteur humain, et requiert une certaine « connaturalité » et une certaine familiarité avec l’Esprit, par la foi et à l’ouverture intérieure.
Dans ce contexte, quelles sont les caractéristiques du « sens spirituel » de l’Écriture ?
a) Le sens spirituel exprime la nouveauté de la vie chrétienne : dans ce contexte, l’ancien peuple d’Israël devient, pour l’Église, l’Israël selon l’esprit : la Torah devient la loi spirituelle ou loi de charité ; le culte mosaïque se transforme en culte chrétien, etc… La lecture spirituelle est une lecture chrétienne - centrée sur le Christ - de toute l’Écriture.
b) La lecture spirituelle par sa nature même et parce qu’elle est centrée sur le Christ, est une lecture intériorisée et signifie deux choses : (1) que le lecteur entre dans la connaissance du texte qui se trouve à la base de la compréhension ; (2) que l’exégète ou le lecteur maîtrise le sens d’un texte biblique, l’assimile et le transforme en vie d’homme croyant. La conversion de l’homme est inséparable de la lecture spirituelle de l’Écriture.
c) L’intelligence spirituelle de l’Écriture est intimement liée à l’intelligence d’être chrétien. Aucune méthode scientifique ne peut entrer dans le sanctuaire du salut, elle reste sur le seuil. L’intelligence spirituelle a droit de cité dans un tel sanctuaire, elle permet d’approfondir de plus en plus l’inépuisable richesse de l’Écriture pour le bien et le progrès spirituel des chrétiens.
d) L’intelligence spirituelle de l’Écriture a comme base et rampe de lancement le sens littéral, non à la lettre, de l’Écriture, découvert par l’application des méthodes scientifiques de l’interprétation. Et à l’inverse, les méthodes scientifiques d’interprétation ne doivent pas en rester au sens littéral du texte, mais se laisser pénétrer par la bonne odeur de l’Esprit qui l’anime.
2. L’intention de l’auteur.
Dans l’Écriture se fondent sans se confondre deux auteurs : l’auteur humain et l’auteur divin. La Constitution Dei Verbum nous enseigne que l’interprète de l’Écriture, pour comprendre ce que Dieu a voulu nous communiquer, doit étudier avec attention ce que les auteurs voulaient dire et ce que Dieu voulait faire connaître avec les dites paroles (n 12). Il y a donc, une relation entre le sens spirituel (ce que Dieu a voulu nous communiquer) et l’intention de l’hagiographe. Pie XII, dans Divino Afflante Spiritu, nous dit que la norme suprême d’interprétation est celle qui fait percevoir et définir ce que l’écrivain veut dire.
a) L’auteur humain.
Dans la Bible nous avons besoin de rechercher l’intention de l’auteur parce que Dieu veut dire ce que veut dire l’auteur humain : « Tout ce qu’affirment les hagiographes, c’est l’Esprit Saint qui l’affirme » (DV, 11, b). Comment le lecteur arrive-t-il à connaître l’intention de l’auteur d’un texte sacré ? La constitution DV répond au n° 12 : « Pour découvrir l’intention de l’auteur, il faut entre autre, tenir compte des genres littéraires. Car la vérité se présente et s’énonce de différemment dans des œuvres de nature historique différente, dans des livres prophétiques ou d’autres genres littéraires. L’interprète recherchera ce que dit l’auteur sacré ou ce qu’il essaie de dire, selon son temps et sa culture, par l’intermédiaire des genres littéraires propres à son époque. Pour comprendre exactement ce que l’auteur propose dans ses écrits, il faut, au plus haut point, tenir compte du mode de pensée, d’expression, de narration utilisé au temps de l’écrivain et aussi des expressions qui étaient alors le plus en usage dans la conversation ordinaire ».
b) L’auteur divin.
Avec l’homme, Dieu est aussi l’auteur de la Sainte Écriture. Comment connaissons-nous l’intention de Dieu ? Pie XII et le Concile Vatican II proposent un moyen clair : par l’intermédiaire de la connaissance de l’intention de l’auteur humain. Mais nous avons déjà vu que l’intelligence spirituelle d’un texte ne se réduit pas à l’intention de l’auteur, même si elle la suppose et la fonde. Dieu parle par les hommes, de façon humaine, mais aussi au-delà du sens manifeste des textes ou des intentions des hagiographes. Ici intervient pleinement le sens typique de l’Ancien Testament et le « sensus plenior », ce « supplément » de sens que l’on découvre dans les événements, doctrines et expériences racontés dans l’AT et longuement médités et contemplés par les Pères à la lumière de la pleine nouveauté apportée par Jésus-Christ. Par exemple, Moïse est une figure du Christ, c’est à dire qu’il préfigure le Christ prophète, législateur, sauveur, maître ; le Christ est non seulement un nouveau Moïse, mais surtout il est la perfection accomplie et le couronnement du personnage de Moïse. La « almah » d’Isaïe (7,14) dans son sens historique et littéral est une jeune vierge en âge d’être mariée, une jeune fille ou demoiselle. L’auteur divin, dès le début, a dépassé le simple sens historique et est allé plus loin, il a organisé les choses de telle manière qu'au cours du temps on découvre ce "supplément" de sens que contenait le texte (vierge avec l’intention de rester vierge la vie durant).
3. Le contenu et l’unité de toute la Bible.
La pluralité des auteurs, la nécessité de connaître leurs intentions pour accéder à l’intention divine dans l’Écriture, l’arc pluriséculaire depuis le premier livre de l’AT jusqu’au dernier du NT, établissent une tension par rapport au principe de l’unité de toute la Bible. Cependant, cette unité de tendance se pressent déjà au point de vue littéraire lui-même. Dans le Pentateuque les diverses traditions ont été recueillies dans une œuvre unitaire commune. Les textes prophétiques en Isaïe appartiennent à diverses époques et cependant ont reçu une telle unité qu’ils arrivent à constituer un seul livre. L’exégète, en tant que scientifique, doit être apte à décomposer et analyser séparément chacune des parties d’un livre ou d’un auteur mais, en tant que scientifique croyant, il doit savoir aussi, ayant en main les résultats de ses études scientifiques, recomposer les morceaux de l’écrit biblique et y redécouvrir, dans toute sa beauté, la vérité du message.
Avec raison, par conséquent, la Constitution sur la Révélation Divine enseigne-t-elle que : « pour découvrir le véritable sens du texte sacré, il faut tenir compte, avec le plus grand soin, du contenu et de l’unité de toute l’Écriture » (DV, 12c). Quel est le contenu de l’Écriture dans son entier ? Le message de salut porté à sa plénitude dans le Christ et par le Christ. Quelle est l’unité de toute l’Écriture ? Certainement l’unité de sujet : le salut en Jésus-Christ ; mais aussi l’unité de l’auteur : Dieu est l’auteur des livres sacrés, et par conséquent la conception de la Bible est unitaire et organique, en tant que provenant d’un même auteur. Le contenu en souligne le sujet, l’unité en fixe particulièrement la conception organique et la réalisation progressive.
Par conséquent, la vérité d’un texte ou d’un livre n’a pas de caractère définitif, mais plutôt un caractère d’ouverture et de complémentarité par rapport à l’ensemble des livres canoniques. L’AT n’a pas pour nous, chrétiens, une signification absolue et définitive en lui-même, même pas dans sa globalité ; ce n’est que dans le NT qu’il reçoit son sens ultime et définitif, sa vérité ultime et définitive.
4. La Tradition vivante de toute l’Église.
Jusqu’à la Réforme le rôle de la Tradition vivante de l’Église dans l’interprétation de l’Écriture n’a jamais été discuté, pas même par les hérétiques. Les circonstances particulières de l’Église au temps de la Réforme peuvent, en réaction, expliquer mais non justifier, l’abandon de la Tradition. L’interprétation de l’Écriture, comme nous l’avons vu, requiert la découverte de l’Esprit qui habite en elle, mais requiert également de découvrir le cadre de vie, le contexte vivant, dans lequel l’Écriture est née, s’est conservée et a « grandi » au cours des siècles. Cette ambiance de vie c’est l’Église entière, avec sa Tradition vivante.
La Constitution sur la Révélation Divine le montre clairement : on doit interpréter la Bible en tenant compte de la Tradition Vivante de toute l’Église (cf DV, 12c). Tradition veut dire d’abord la Tradition apostolique, dans laquelle et de laquelle sont nés le Nouveau Testament et l’Écriture chrétienne. Tradition VIVANTE, c’est-à-dire, progression dans l’Église avec l’assistance de l’Esprit Saint.
Toute l’Église constitue la Tradition vivante et, ainsi, toute l’Église contribue à l’interprétation correcte de l’Écriture. Par conséquent, le concept « toute l’Église » comprend les Pères, en tant qu’interprètes vivants et les plus proches des événements du salut ; sont compris aussi les fidèles chrétiens, qui avec leur sensibilité de croyants et leur vie guidée par la foi, constituent aussi la Tradition vivante. Sont compris également, sans aucun doute les exégètes, consacrés par leur profession, à l’intérieur de l’Église, à scruter les Écritures. Est compris enfin et surtout le Magistère, qui jouit du charisme de l’interprétation « authentique », sous la conduite de l’Esprit Saint lui-même qui a inspiré le texte sacré.
La Tradition a une fonction herméneutique de guide et de norme parce qu’elle nous offre un panorama de compréhension. C’est comme le lit dans lequel coule la rivière de la Parole de Dieu et de sa compréhension incessante. Elle nous guide dans la conservation fidèle de la Parole divine, dans l’intelligence croissante de son insondable richesse et dans l’application aux nombreuses et changeantes circonstances de la vie.
5. L’analogie de la foi.
Dans l’interprétation correcte de l’Écriture, Dei Verbum (n 12) nous dit qu’on doit tenir compte enfin de l’analogie de la foi. Quelle est la signification de l’analogie de la foi en tant que norme herméneutique de l’Église catholique ? L’analogie de la foi est la connexion cohérente de la foi objective de l’Église, le lien interne des mystères entre eux, dont parle Vatican I (cf DS 3016). Cette foi objective et cohérente, appliquée à l’herméneutique biblique, regarde comme fausses les interprétations qui seraient contraires à la totalité de ladite foi (norme négative). Mais la foi objective et organique est aussi encouragement et illumination pour continuer à avancer dans la compréhension et la façon de vivre le mystère présent dans l’Écriture Sainte (norme positive). Par conséquent, n’importe quelle vérité ou expression de la révélation de la foi doit être vue à la lumière des autres et en connexion avec elles, pour pouvoir être comprise correctement et rester ouverte à une compréhension ultérieure et plus profonde.
VI. CONCLUSION
Tous ces principes herméneutiques mettent en évidence le souci et la préoccupation ecclésiale pour que la Sainte Écriture soit Parole vivante du Dieu vivant dans l’histoire, au sein de la communauté de foi. L’interprétation de la Bible ne peut être soumise à l’arbitraire des hommes ou des exégètes, ni à un individualisme féroce. La Bible appartient à toute l’Église, à tous ses membres et à toute son histoire et, par conséquent, l’interprétation de celle-ci est également l’œuvre de toute l’Église. Dans l’Église, comme dans le corps, il y a des membres différents, il y a des charismes divers, parmi eux le Magistère a reçu le charisme d’interpréter avec authenticité l’Écriture et de juger de la justesse et de l’orthodoxie de toute interprétation des membres de la communauté ecclésiale.