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Chapitre 8

L'actualisation biblique



Nous avons déjà des principes théologiques et des méthodes scientifiques d’interprétation. Il nous reste à faire le dernier pas pour faire parvenir le texte au lecteur, l’actualisation du texte sacré. Actualiser l’Écriture, c’est la rendre présente, vivante et efficace dans la vie quotidienne des hommes et les situations simples et complexes des sociétés humaines. Dans le dernier chapitre de DV se trouvent des textes qui font référence à cette actualisation : « Et dans les Paroles des Apôtres et des Prophètes, il fait résonner la voix de l’Esprit Saint…Dans les Livres Sacrés, le Père, qui est au Ciel, sort amoureusement à la rencontre de ses fils pour converser avec eux" » (DV, 21). L’usage du présent (fait résonner, sort amoureusement) montre que la Parole de Dieu est vivante dans l’aujourd’hui de l’histoire et renferme un pouvoir actualisant de grande amplitude. La Constitution elle-même nous offre la finalité de l’actualisation : « de sorte que se multiplient les ministres de la Parole capables d’offrir au peuple de Dieu la nourriture de L’Écriture qui éclairera l’intelligence, confirmera la volonté, embrasera le cœur d’amour envers Dieu » (DV, 26)



I. Conditions pour l’actualisation
II. Actualisation théologique.
III. Actualisation liturgique.
IV. Actualisation pastorale.
V. Actualisation spirituelle.
VI. La « lectio divina ».


APERÇUS :

- Même si elle a été écrite il y a de nombreux siècles, la Bible continue-t-elle à être valable pour l’homme contemporain ? Certains considèrent la Bible comme obsolète et sans valeur pour l’homme de notre époque.

- Comment faut-il lire la Bible aujourd’hui ? Considérez que la Bible, comme on l’a vu dans les chapitres antérieurs, est parole vivante de Dieu à l’homme de tous les temps.


MOT CLEF

Actualisation.


I. CONDITIONS POUR L’ACTUALISATION




Actualisation : C’est l’action d’écouter et de se laisser interroger par le Dieu qui se révèle dans le texte sacré.



Selon cette définition la première condition pour l’actualisation est l’oraison, qui est dialogue avec Dieu par l’intermédiaire de laquelle vous écoutez le Dieu qui se révèle, vous interpelle et auquel vous donnez une réponse, exigée par le dynamisme même de la structure de dialogue de l’oraison. Dieu a non seulement « parlé » mais « il parle »encore comme un Père à ses enfants.

Dans un climat d’oraison et de dialogue avec Dieu on doit faire une lecture fréquente et assidue de l’Écriture. Cette lecture permet au lecteur de se familiariser peu à peu avec un texte précis, un auteur, l’ensemble de la Bible. Grâce à cette familiarité la voix de Dieu acquiert en chaque personne une plus grande capacité de résonance, et l’homme une certaine habileté pour établir l’analogie (la ressemblance) entre le texte et la vie, entre la Parole de Dieu et la situation de l’homme.

La lecture prépare l’esprit à «l’étude attentive » d’une péricope évangélique ou d’un passage de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Ce type d’étude est un approfondissement du texte en recherchant sa profondeur pour extraire la richesse par l’application des méthodes les plus appropriées. L’usage et l’application des méthodes dépendront de la préparation de ceux qui les utiliseront.

Enfin, il y a lieu de mentionner la connaissance de ceux auxquels est destinée l’actualisation. Plus les destinataires seront connus, plus il sera facile d’actualiser la Parole divine pour eux, hommes « en situation ». Il faudra tenir compte de l’âge, de l’état spirituel et religieux, de la culture et de la formation intellectuelle, du champ de leurs intérêts et de leurs préoccupations. Ceci n’est pas manipuler le texte sacré ni le réduire aux besoins humains, ce n’est qu’accepter le principe de la poursuite de la révélation de Dieu à chaque homme et aux hommes « en situation ». La condescendance de Dieu poursuit son action au long de toute l’histoire du salut.



II. ACTUALISATION THÉOLOGIQUE.



L’actualisation théologique est cette actualisation menée à bien par un théologien, cherchant dans l’ensemble de la Bible ou dans l’un quelconque des livres sacrés, les racines à partir et à travers lesquelles la sève vitale de la Parole de Dieu parvient à la théologie. Quelles sont les fonctions de la Bible grâce auxquelles elle s’actualise dans la théologie ? La Constitution sur la Divine Révélation (DV 24) les réduit à quatre :

1. Donner une base à la théologie : Si la théologie est la science de Dieu, celle-ci ne peut avoir d’autre base ; ceci supposerait d’aller contre la nature même de la théologie et en ferait une science de l’Esprit comme n’importe quelle autre. Le théologien d’aujourd’hui devra identifier les points qui, dans les divers traités théologiques, sont d’actualité pour trouver dans la Bible le soutien inébranlable et la lumière rayonnante de la vérité salvatrice, contenue et concentrée dans le mystère du Christ.

2. Donner de la solidité à la théologie : ce qui conserve la solidité de la théologie à travers les siècles et les hommes, c’est la solidité de la Parole de Dieu, qui ne passe ni ne succombe sous le poids du temps, des attaques idéologiques, des théories spécieuses imaginées par les hommes pour l’affaiblir. Elle confère aussi de la sûreté en face des nouveaux problèmes qui surgissent au fil des années et des époques historiques.

3. Rajeunir la théologie : la Parole de Dieu étant toujours ancienne et toujours nouvelle, sa nouveauté ne peut cesser d’influencer la théologie. L’Écriture est pour la théologie comme l’élixir d’éternelle jeunesse, qui la sauve de la décrépitude et du vieillissement. La théologie est actualisée par la Bible grâce aux nouvelles recherches et applications de la Parole divine aux grands thèmes du dogme et de la morale chrétienne. Et surtout grâce à la lumière et à la force de vie qu’elle apporte aux éternels problèmes de l’existence historique et à ceux qui à chaque époque inquiètent l’intelligence et le cœur des humains.
4. Être comme l’âme de la théologie : La Bible anime la tradition théologique du passé, en lui donnant un souffle nouveau à chaque époque, grâce à l’actualité permanente de la Parole de Dieu. Elle anime également les élaborations théologiques de chaque phase historique, non moins que les efforts des théologiens pour répondre de façon adéquate aux interrogations et aux problèmes propres à chaque génération.




III. ACTUALISATION LITURGIQUE



La liturgie chrétienne est l’actualisation de l’histoire du salut grâce aux rites et à la Parole. Dans les divers rites sacrés Jésus-Christ continue à réaliser le salut historique qu’il a apporté par sa présence au milieu des hommes et son œuvre de rédemption. Sa Parole est force et efficacité pour ceux qui dans la communauté culturelle l’écoutent et l’intériorisent sous l’action de l’Esprit.

L’actualisation liturgique de la Bible se réalise :

1. Par l’intermédiaire du contexte dans lequel la Parole de Dieu se situe : temps liturgique, célébration cultuelle communautaire, caractère de l’acte liturgique. Dieu se sert de ce contexte pour « aujourd’huiser » (rendre contemporaine et actuelle) la révélation du salut de l’homme qui vit dans une situation particulière.

2. Par l’intermédiaire de la célébration liturgique elle-même, qui revit et rend actuels le mystère et les mystères du Christ et de toute l’histoire du salut. Dans chaque action liturgique, c’est le Christ qui agit et, par son action dans l’aujourd’hui de l’histoire dans laquelle s’insère la liturgie, il se révèle à l’homme dans l’aujourd’hui personnel de cet homme et de la communauté.

3. Par l’intermédiaire de l’homélie qui doit être l’exposé des textes liturgiques, en grande partie empruntés à l’Écriture, pour qu’ils deviennent parlants, significatifs et stimulants pour la communauté croyante qui participe à la célébration liturgique.



IV. ACTUALISATION PASTORALE.



L’actualisation pastorale englobe la catéchèse, l’accompagnement spirituel, l’accompagnement pastoral et toute autre forme par laquelle le Pasteur sert d’intermédiaire, avec autorité, entre la Parole de Dieu et les fidèles chrétiens. Par sa nature même, cette médiation s’exerce dans une variété de lieux, de formes, de finalité.

Le Pasteur ecclésial, la Bible et les destinataires font partie intégrante de l’actualisation biblique.

1. La Bible est présente comme « bonum » (bien), c’est-à-dire comme livre de salut pour l’homme qui a radicalement besoin de cette dernière. De nombreux textes et surtout, de nombreux personnages bibliques soulignent et manifestent ce caractère de l’Écriture. Le fait de présenter la Bible comme « bonum » veut dire que c’est toute l’Écriture qui doit être lue pour le bien de l’homme.

2. Le Pasteur doit être expert en humanité, capable de capter et de conjuguer la Parole de Dieu dans les situations vitales de l’homme biblique avec la Parole de Dieu dans la vie des personnes au service desquelles il est comme pontife, personnes qui doivent se reconnaître héritières de l’homme biblique et du peuple d’Israël. Ainsi donc, il saura mettre en relation la Parole du Livre avec celle, non moins sonore, des événements, la Parole d’hier dans l’expérience fondatrice de Jésus et des premiers chrétiens avec celle d’aujourd’hui dans les vicissitudes de la communauté ecclésiale, la Parole de la Révélation historique, avec cette autre immanente, bien que quelque peu confuse, aux avatars de l’homme sur la terre.

3. Le destinataire de la lecture pastorale c’est l’homme concret. Il doit d’abord chercher à être en syntonie avec la vie et avec les problèmes véritables et fondamentaux qu’elle pose : les paroles de la Bible sont comme une semence et ne révèlent leur sens que si nous les faisons descendre vers la terre de la vie. En second lieu, il doit être ouvert à la contemporanéité de la vie ecclésiale, de la communauté croyante, puisque le destinataire de la Parole divine et son interlocuteur réel c’est le peuple de Dieu, l’Église. Finalement, il doit s’efforcer de vivre selon la praxis (*) chrétienne, parce que c’est à l’intérieur de la praxis que la Parole dévoile son sens et ses nouvelles résonances, praxis qui est certes un effort humain, mais surtout don de l’Esprit Saint.

La finalité de l’actualisation pastorale consiste à rendre la Parole de Dieu parlante dans l’aujourd’hui de l’humanité. Nous atteindrons cet objectif quand la Parole divine apparaîtra à chaque être humain comme une ouverture à ses propres problèmes (en effet, une parole vraie en soi mais qui n’entre pas dans le circuit vital du sujet, reste lettre morte pour lui), une réponse à ses propres interrogations (réponse qui en même temps interroge et pose des questions à l’intéressé), un élargissement de ses valeurs et une satisfaction de ses propres aspirations (valeurs évangéliques, aspirations à la vérité et au bien).



V. ACTUALISATION SPIRITUELLE



Actualisation spirituelle veut dire actualisation de la Bible faite par tout chrétien, cherchant dans le texte sacré une nourriture pour l’esprit, une lumière pour l’intelligence, et une force pour la volonté, afin de pouvoir continuer à avancer fidèlement sur la voie du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne.

La première et la meilleure façon d’actualiser l’Écriture se déroule dans l’homme, de telle manière que l’homme passe de l’être « animal charnel » à « l’esprit vivifiant ». En d’autres termes, qu’il cesse de se guider sur les forces de la nature et que sa vie soit guidée en tout par la force de l’Esprit, qui émane du contact et de la méditation de l’Écriture.

Aussi bien dans les siècles passée que dans l’actualité, le lecteur prend la Bible entre les mains dans une situation concrète et avec un ensemble de facteurs inséparables de son existence : présupposés, expériences, connaissances, interrogations, dispositions affectives, goûts… Ce sujet est celui qui a mené à son terme et la mène aujourd’hui aussi, l’actualisation spirituelle pour être interpellé et interprété par la Parole de vie, car la Parole de Dieu est herméneutique de l’homme, au sens où l’homme se comprend mieux lui-même en comprenant l’Écriture. Pour que cette Parole divine soit herméneutique de l’homme, il est indispensable que celui-ci se pose personnellement les grandes questions de l’existence et les vive comme des problèmes réels qui demandent une réponse personnelle et concrète. Il est nécessaire, en outre, que l’on arrive à établir un authentique dialogue religieux entre le croyant et Dieu, dialogue entamé dans l’ambiance de la communauté ecclésiale, dont l’Écriture est un élément constituant, un trésor incalculable qui doit être conservé, une source éternelle de rajeunissement et de vitalité.



VI. LA « LECTIO DIVINA »



Puisque l’usage de cette actualisation spirituelle et pastorale de la Bible s’étend de plus en plus, je vais exposer brièvement en quoi consiste et comment se réalise cette méthode d’actualisation spirituelle et pastorale.
La « lectio divina » est une lecture, individuelle ou communautaire, d’un texte plus ou moins long de l’Écriture comme Parole de Dieu. Ceci a pour but de pénétrer son message de salut pour soi même ou pour la communauté dans la situation concrète et actuelle. La « lectio divina » suit cinq moments : lecture, méditation, oraison contemplation, « opération ». Exposons chacun d’eux en peu de mots.

1. Lecture. Elle consiste en la lecture, répétée plusieurs fois, à voix haute si possible, du texte que l’on a choisi. Cette lecture est destinée à mieux connaître le texte qui a été choisi, mais surtout à recueillir des messages, des suggestions, des inspirations qui jaillissent comme des étincelles du texte sacré lui-même. Pour que la lecture soit fructueuse, elle doit être objective, scientifique, selon les règles de l’herméneutique biblique. Il n’est pas nécessaire cependant, d’être exégète professionnel. Les notes, introductions, et commentaires sur le texte des différentes éditions de la Bible peuvent être suffisantes pour réussir une bonne lecture. Celle-ci doit se transformer en « audition », en écoute de la Parole divine qui résonne dans la lecture. Tant qu’on ne sera pas arrivé à l’écoute, on ne peut considérer la lecture comme terminée, ni passer à la méditation.

2. Méditation. La méditation est la recherche de la richesse intérieure du texte, la recherche de sa vérité cachée, mieux même, la découverte du trésor caché. Pour arriver à cette découverte on conseille de faire trois pas :

a) Le ramassage de la récolte, comme fait la fourmi. C’est-à-dire, rassembler les différents textes de la Bible qui aident à intérioriser plus et mieux le texte sur lequel on est en train de faire la « lectio divina ».

b) Une fois les textes rassemblés, comme l’abeille, en tirer le bon miel avec lequel savourer la Parole de Dieu et nourrir sa vie. Cette élaboration se fait, surtout, en confrontant les textes les uns aux autres, de telle sorte que de nouveaux éclats de lumière et de vérité surgissent à leur contact mutuel.

c) Finalement, il est nécessaire que les jets de lumière et de vérité illuminent notre propre vie dans ses circonstances concrètes, afin que la méditation de la Parole de Dieu soit en même temps élan de transformation et de rénovation intérieure du lecteur.

3. Oraison. L’oraison est la réponse à Dieu qui interpelle par sa Parole, lue et méditée. C’est une oraison du cœur, le lieu où Dieu parle à l’homme et où l’homme écoute Dieu, où l’homme parle à Dieu et Dieu écoute l’homme. La réponse de l’homme à Dieu peut être très variée : réponse de douleur et de repentir en se voyant pêcheur et remplis de défauts et de défaillances ; réponse de supplique devant la conscience de sa propre petitesse et de sa propre faiblesse ; réponse d’action de grâce et d’adoration devant les merveilles que Dieu fait dans son plan de salut sur le genre humain, et à l’intérieur de la petite histoire du salut que nous sommes chacun, réponse de louanges, en nous rendant compte que la Parole de Dieu nous remplit de joie et nous surprend par son efficacité silencieuse, mais très réelle, dans des situations concrètes de notre vie.

4. Contemplation. La contemplation a pour objet non pas notre histoire personnelle ni l’histoire du salut, mais Dieu lui-même. Le point de départ de cette relation personnelle avec Dieu est toujours le texte de la Bible, qui sert de base pour la « lectio divina ». On a l’habitude de la décrire de différentes manières :

a). Comme un retour au Paradis, où Dieu contemple notre visage et où nous sommes invités à contempler le visage de Dieu, dans un très haut degré d’intimité et de joie.

b). Comme irruption du divin dans l’histoire personnelle et dans l’histoire des hommes, en découvrant la présence vivante et amoureuse de Dieu dans tous les événements et avatars de la vie.

c). Comme vision du Christ crucifié et ressuscité dans l’histoire, selon la phase de Pascal : « Le Christ crucifié souffre jusqu’à la fin du monde » à laquelle nous pourrions ajouter : « Le Christ ressuscité triomphe jusqu’à la fin du monde ». Il s’agit de contempler, de façon continuelle, le Christ comme notre contemporain.
d) Comme transformation, dans la rencontre constante et quotidienne avec la Parole de Dieu, en un homme nouveau, qui se sent lancé par Dieu même vers l’évangélisation et la mission. La contemplation de Dieu transforme l’homme et l’envoie avec force vers l’apostolat dans le monde.

5. « Operatio ». Avec ce dernier moment de la « lectio divina » on veut indiquer les fruits que les moments précédents produisent dans l’âme. Ce sont les larmes de repentir et de conversion, c’est la consolation qui nous vient de l’Écriture pour maintenir notre espérance vivante, c’est le discernement des esprits qui nous situe sur la longueur d’onde des pensées divines, c’est la décision de courir avec persévérance la carrière de la foi et de l’amour jusqu’à atteindre le but, c’est la force qui nous pousse à construire l’Église et à toutes formes d’action avec lesquelles l’Église se construit dans l’histoire. Bref, Dieu à travers la « lectio divina » ne cesse de transformer notre vie chrétienne et notre tâche pour le bien de l’Église et des hommes.
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