De la necessité de mettre fin au flou conceptuel à propos de la famille
Xavier Lacroix
De chair et de parole. Fonder la famille, Paris, Bayard, 2007, 174 p., 18 €
« Le modèle traditionnel de la famille est battu en brèche » : le propos est aujourd’hui devenu banal, que ce soit pour se réjouir de ce délitement ou, au contraire, pour déplorer cette subversion de la société. Il serait pourtant dangereux d’en rester à ce simple état des lieux, prévient Xavier Lacroix, professeur d’éthique à la Faculté catholique de Lyon, dans son dernier ouvrage, De chair et de parole.
D’abord parce que, si crise il y a, elle doit être l’occasion d’approfondir ce qui fait l’essence même de la réalité familiale, d’en préciser les fondements, selon le dessein indiqué par le sous-titre, Fonder la famille. Ensuite, parce que les mots ne sont pas neutres et qu’il faut que les intelligences se déprennent du vocabulaire militant qu’inspirent certaines associations et qui tend à s’immiscer dans le langage courant. L’auteur mène cette entreprise tout au long de cet essai, dans quatre chapitres denses et nourris à lire avec profit, qu’il a souhaités explicitement philosophiques, sans s’interdire néanmoins, par moments, de mentionner l’apport de la théologie chrétienne, notamment lorsqu’il envisage, dans le 2e et le 3e chapitres, « Le mariage comme ouverture au tiers » et « Pourquoi vieillir ensemble », qui abordent ces questions dans une perspective assez classique en somme.
Mais ce qui donne le ton à l’ensemble de l’ouvrage est le chapitre initial, « Tous les modèles familiaux se valent-ils ? ». En effet, à rebours du relativisme ambiant, X. Lacroix estime nécessaire de porter un « jugement éthique » sur les réalités familiales : si la famille est le lieu premier de la pleine réalisation de l’être humain et de son épanouissement, comment se contenter dans ce domaine du médiocre, au lieu de rechercher l’excellence ? Ce jugement de valeur, fondé et argumenté, prend notamment appui sur les réalités et les conséquences pratiques des comportements familiaux aujourd’hui mis en exergue, des faits avérés par des études et des enquêtes mais généralement occultés dans les débats nationaux : troubles constatés chez les enfants en garde alternée, moindres performances scolaires des enfants confrontés au divorce, nombre de suicides plus important, alcoolémie et drogue qui sévissent plus fréquemment dans les familles touchées par l’instabilité.
Pourtant, n’est-ce pas aussi d’un constat sociologique que part l’opinion médiatique pour affirmer que la famille dite traditionnelle, monogame, constituée d’un homme et d’une femme unis publiquement, n’est qu’une possibilité parmi d’autres, qu’elle doit laisser la place à d’autres réalités : familles monoparentales, couples de personnes du même sexe, élevant éventuellement des enfants, ou union libre ? Or l’observation de cette diversité se transforme souvent, sous la plume ou dans la bouche de l’intelligentsia, en discours normatif. L’auteur combat cette prétention, qui part d’ailleurs d’une déformation de la situation réelle : à partir des données statistiques existantes, il pointe la persistante majoritaire en France du modèle familial nucléaire et conjugal. Il s’interroge aussi sur les évolutions dont parlent ceux qui voudraient déprécier ce modèle : bien évidemment, bien des modalités ont pu changer au cours des siècles à l’intérieur des familles, dans les rapports des parents aux enfants, dans le partage des tâches entre pères et mères, etc., selon les exigences et les conceptions propres à chaque époque, mais la réalité familiale reste foncièrement la même. Quant aux autres modèles invoqués, sont-ils réellement des alternatives ? Ne font-ils pas que renvoyer, en creux, à ce modèle « traditionnel » ? Ainsi de la famille «monoparentale», terme d’origine féministe, qui entendait normaliser le fait qu’un des parents (en fait, la mère) puisse élever seul ses enfants. Pourtant, remarque X. Lacroix, l’absence du père ou de la mère n’est jamais une réalité voulue ; si, exceptionnellement, elle est intentionnelle, on est en droit de porter sur elle « un jugement éthique négatif » dans l’intérêt de l’enfant. Car cette carence est avant tout une blessure, une amputation, une violence. La même réflexion s’impose pour les familles dites recomposées, complaisamment décrites dans les journaux sous un jour radieux et idyllique, une histoire écrite par les vainqueurs comme le note X. Lacroix, dans laquelle est généralement oublié celui ou celle qui est délaissé. S’il y a incontestablement parfois des relations de qualité dans ces familles, l’enfant y est aussi privé de relations naturelles avec son père ou sa mère. Et il est illusoire d’imaginer bâtir une vie sereine sur le déni de ce manque.
Ce qui est en fait, aux yeux de l’auteur, au cœur de ce dispositif qui tend à discréditer la famille, c’est la disjonction que l’on cherche à opérer, dans les mentalités comme dans les pratiques, entre l’alliance et la filiation. C’est en particulier ce qui se joue dans l’emploi du terme de « parentalité », un concept forgé dans un but bien précis par des militants homosexuels parisiens en 1997 pour promouvoir la désormais célèbre « homoparentalité ». Or, cette invention sémantique fonctionne sur la neutralisation préalable des parents, réduits au singulier (auparavant, on disait les parents, ou alors on précisait : le père et la mère, l’usage du singulier – un parent – n’existant que pour les personnes apparentées : des cousins par exemple) et asexués, auxquels seront désormais attribuées des fonctions d’éducation identiques, voire transmissibles à des tiers. Dans la foulée, on a aussi affirmé que la parentalité pouvait survivre à la séparation du couple, même si une autre union était contractée. En réalité, la responsabilité parentale et la fidélité au conjoint vont de pair, car l’enfant a un père et une mère, et l’engagement d’un père ou d’une mère envers son enfant est inséparable de celui envers son mari ou sa femme. Dans une perspective équilibrée, qui n’ignore pas, selon la vision de l’Eglise, que le mariage est ordonné à la procréation et à l’éducation (« on ne se marie pas que pour s’aimer […] mais pour porter du fruit ensemble » précise-t-il plus loin), X. Lacroix propose de réhabiliter la conjugalité. Car si l’intérêt de l’enfant est prioritaire, cela ne signifie pas pour autant que celui-ci serve de caution au couple qui existe aussi par lui-même. C’est d’ailleurs cette solidité conjugale qui apporte le plus sûrement la nécessaire sécurité attendue par l’enfant : « ce qu’un père peut apporter de plus heureux à ses enfants, c’est la joie qu’il apporte à leur mère, et réciproquement ».
Cette union conjugale si désirable, rien ne la fonde mieux que le mariage, l’engagement public de l’homme et de la femme, en ce qu’il est l’alliance la plus riche, celle qui, selon le titre choisi par l’auteur, réunit la chair et la parole, la nature et la culture, le lien physique et la reconnaissance légale. Le mariage est une réalité universelle, qui a pris assurément des formes diverses, mais rarissimes sont les ethnies qui ignorent cet engagement pris devant un tiers. De plus, parmi les modèles matrimoniaux, celui d’une alliance libre, choisie en dehors de toute contrainte, qui envisage la filiation dans le cadre du lien créé par le mariage et qui valorise l’amour réciproque des époux, en somme le mariage chrétien (moins l’indissolubilité et la perspective surnaturelle) prend, plus que les autres, une valeur universelle significative, car il s’est étendu à des aires géographiques nouvelles (Afrique, Asie, etc.). A ce modèle familial, qui s’appuie aussi selon lui sur trois autres piliers (la différence sexuelle, l’ouverture à la vie, conçue comme un mystère et comme un don, et l’appartenance à un plus grand corps), X. Lacroix prédit un bel avenir, car il pourra relever de nouveaux défis : multiplication des liens de solidarité entre les générations, accueil des enfants handicapés, rapports nouveaux entre hommes et femmes, dans une égalité qui ne soit pas uniformité, etc. La politique n’est pas absente de ces pages qui, sans remettre en cause le cadre légal du mariage tel qu’il existe actuellement en France, donnent des pistes pour une politique familiale : par exemple, valoriser le conseil conjugal pour prévenir les divorces plutôt que la médiation familiale qui a pour objet d’atténuer les conséquences de la séparation. La famille s’insère dans la société et l’ancien directeur de l’Institut des sciences de la famille n’est pas sans ignorer que sa dilution a des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la nation. Aussi, la famille telle que nous l’entendons n’a pas à repousser le qualificatif de « conservatrice » qui lui est parfois dédaigneusement accolé : elle l’est éminemment, en ce qu’elle protège le plus grand nombre, et particulièrement les plus faibles. C’est (entre autres) à cette lumière que sont analysées dans un dernier chapitre les revendications des groupes de pression homosexuels. Loin de la naïveté dominante, X. Lacroix montre qu’il s’agit non pas d’aménager le système existant mais de le renverser de fond en comble. La domination lexicale est déjà un premier pas vers un monde où les réalités familiales deviendront aléatoires et opaques, au détriment de tous. On ne joue pas impunément avec les mots : Fonder la famille le rappelle opportunément.
