La distinction entre philosophie et théologie n’est pas seulement nécessaire au niveau théorique (l’épistémologie), mais est aussi de grande importance pratique pour la pastorale, surtout dans le contexte culturel actuel. En effet, notre époque est caractérisée par la systématique -et intentionnelle- confusion du discours philosophique avec le discours théologique, confusion pernicieuse, autant pour la philosophie en soi – et donc aussi pour la philosophie chrétienne- que pour la théologie catholique, qui doit se servir de la vérité naturelle conquise par la raison philosophique pour servir la vérité surnaturelle de la foi révélée. L’essence du christianisme: tant de personnes en ont parlée, avec tellement de points de vue différents. En remontant dans le temps, on peut commencer par l’œuvre publiée au dix neuvième siècle en Allemagne par l’athée Ludwig Feuerbach, intitulée justement « la nature du Christianisme », qui représente, avant Nietzsche, la polémique philosophique la plus âpre contre la plausibilité de la doctrine chrétienne ; ensuite nous nous souvenons d’une œuvre qui a au contraire une intention apologétique, celle du catholique Romano Guardini, qui publia au vingtième siècle, lui aussi en Allemagne, une œuvre qui s’intitule encore « la nature du Christianisme (1938) ; nous pouvons citer enfin l’œuvre à caractère catéchético-pastoral publiée dernièrement en Italie par un théologien connu, Bruno Forte, actuellement évêque de Chieti, intitulée toujours « L’essence du Christianisme » (2002) Tous ces auteurs – un philosophe athée, un philosophe croyant et un théologien – ont abordé le thème du point de vue doctrinal, c’est à dire en cherchant à dire quelle est l’essence de la doctrine chrétienne, quel est le noyau essentiel du message évangélique. Maintenant, la détermination d’une essence est le devoir de la logique, raison pour laquelle tous ces auteurs – que se soit l’anti-chrétien ou les chrétiens – ont correspondu à l’événement chrétien sur le terrain commun des analyses des essences; et même si chacun d’eux a conduit cette recherche doctrinale avec des intentions très différentes des autres, tous ont dû adopter la même méthode, à savoir qu’ils ont utilisé la logique.
C’est justement grâce à la logique qu’un spécialiste (philosophe ou théologien) peut chercher à déterminer avec une précision suffisante quelle « idée » il se fait du christianisme et si une telle idée correspond à ce que le christianisme même prétend être et pense de lui. Cette esquisse de recherche constitue la part initiale de la méthode phénoménologique inventée et promue par Edmund Husserl. Le procédé est donc typiquement philosophique, même si on peut le trouver à l’intérieur d’un discours théologique ; pour annoncer l’Evangile, en effet, il faut dire ce qu’est le christianisme, quel est le contenu du message et sa valeur salvifique : mais cela, d’un point de vue logique, ne demande pas que l’Evangile ait déjà été cru, à savoir que le destinataire de l’évangélisation l’ait déjà acceptée comme vérité qui sauve. En d’autres termes, le procédé logique avec lequel on cherche à déterminer l’essence du christianisme est un procédé typiquement rationnel, de pure raison naturelle, même quand l’intention qui meut le chercheur est de nature théologique (apostolique et pastorale), d’autant mieux que l’on veut élaborer une notion claire du christianisme pour le proposer à quelqu’un comme « vérité à croire ». D’autre part, le discours sur l’essence même du christianisme, même quand il est motivé par la responsabilité chrétienne de poursuivre la mission apostolique de l’évangélisation, ne dépend, en soi et pour soi, pas plus de la foi de celui qui l’énonce, que logiquement de la foi de celui qui l’écoute.
Enfin, qu’il s’agisse de l’athée militant Ludwig Feuerbach, ou du prêtre Romano Guardini et de l’évêque Bruno Forte, quand ils parlent de l’essence du christianisme ils font un discours philosophique, et de la critique philosophique dépend le jugement des lecteurs sur la vérité ou la fausseté de ce qu’ils disent dans leurs livres. Il ne s’agit donc pas d’un discours théologique, parce que, d’un point de vue logique, la théologie vient après étant, elle, un savoir qui se fonde sur la foi, dans le sens où le théologien argumente à partir des données de la foi, à savoir qu’il justifie les propres assertions comme de possibles interprétations surnaturelles de la vérité (les mystères de la foi) crues sur l’autorité de Dieu révélé. Bref, la théologie commence après que le sujet pensant ait adhéré à la foi, et comme croyant (membre de l’église) se met au service de toute la communauté des croyants (l’Eglise) pour illustrer la doctrine de la foi et la défendre des fausses critiques. Mais, même quand se développe un rôle dialectique (de défense de la foi dans les comparaisons des hérésies et des interprétations inadmissibles) la théologie a toujours comme point de départ, pour son statut épistémologique spécifique, le dogme, à savoir la vérité révélée en tant que telle, c’est à dire révélée par Dieu et donc vraie.
On comprend, alors, que le dialogue avec les non croyants – à savoir, un discours formellement tourné vers celui qui ne croit pas encore – ne peut conduire à aucune conclusion dialectique s’il est formellement un discours théologique, parce que l’interlocuteur non (encore) croyant ne peut voir la vérité d’une thèse qui est démontrée à partir de la Révélation, qu’il ne reconnaît pas.
Au treizième siècle, déjà, le frère prêcheur Thomas d’Aquin l’avait compris et enseigné quand il fournît à Raimond de Pénafort, son confrère engagé dans le dialogue avec les musulmans d’Espagne, l’instrument dialectique pour rapprocher les intellectuels islamiques de la foi chrétienne, leur démontrant avec une rigoureuse analyse logique de la doctrine chrétienne, non la vérité mais la possibilité, la non-absurdité du dogme chrétien ; il avertissait explicitement les lecteurs de son ouvrage (le « Liber de veritate catholicae fidei », puis maladroitement rebaptisée « Summa contra gentiles » que l’on ne peut discuter avec les non croyants, qui n’ont pas encore la foi, avec des arguments qui ne valent seulement à partir d’une foi déjà acquise. Ce qui démontre que même quand celui qui raisonne sur l’essence du christianisme est un théologien, il est animé par le zèle apostolique et mu par une intention décidément missionnaire si son raisonnement se tourne vers les non croyants et doit avoir une valeur pour eux (doit donc les persuader) ne peut se baser sur la foi, et donc ne peut être formellement un discours théologique. Il reste, s’il en est, sa valeur rationnelle, même par celui qui ne croit pas à l’Evangile ou n’y croit plus. Cela sert à éclaircir que la pastorale de la culture, actuellement, exige que les pasteurs sachent apprécier et utiliser en temps voulu la rationalité philosophique, celle qui du reste a toujours été l’instrument logique de la même théologie.
La première démarche de tout dialogue avec les non croyants est donc de démontrer la consistance rationnelle et donc la crédibilité du message chrétien. Naturellement, le thème doit être affronté, non seulement du point de vue doctrinal, mais aussi sur le plan existentiel, c’est à dire en cherchant à dire quelle est l’essence de la vie chrétienne, tant dans sa dimension individuelle que sociale. Ces points de vue – aussi bien doctrinal qu’existentiel- sont tous les deux « essentiels », c’est à dire qu’il constituent l’essence du christianisme, puisque le sens profond et déterminant de la doctrine chrétienne est justement de promouvoir la vie dans le Christ en chaque croyant particulier, de manière que la grâce du Christ œuvre dans la conscience individuelle et dans la société humaine, là où se réalise jour après jour « l’histoire du salut ».
Une fois atteint ce premier objectif (tant de personnes étant à évangéliser)
Il faut passer à la phase finale de l’évangélisation, qui consiste à démontrer que le christianisme non seulement peut être cru, parce qu’il n’est pas absurde, mais il doit être cru parce c’est la vérité qui sauve, l’unique vérité pour le salut de tous les hommes : en effet « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ». Les pasteurs, donc, après avoir fait bon usage des arguments fournis par la raison « naturelle » commune à tous, que la philosophie est au niveau de la rigueur scientifique, ils doivent faire bon usage de la raison croyante que au niveau de la rigueur scientifique, il y a la théologie ; c’est la théologie, en effet, qui reflétant sur son propre fondement, qui est la foi dans la parole de Dieu, est à même d’en exposer toutes les raisons, les « motifs de crédibilité », enracinés dans l’expérience historique et dans le rapport personnel avec des témoins de la foi, facilitant, pour ce qui revient à l’évangélisateur, l’acte libre d’adhésion à l’Evangile, le « jugement de croyance ».
A l’évangélisateur, comme « ministre de l’Evangile », il revient donc de donner à ses interlocuteurs « les raisons de la foi », répondant à l’exhortation de l’apôtre Pierre, qui dit aux premiers chrétiens de « rendre compte des motifs de notre espérance » ; après quoi, même ayant fourni un travail difficile et risqué, même ayant travaillé autant avec l’intelligence qu’avec le cœur, l’évangélisateur saura comme cela se doit se considérer comme un «serviteur inutile», qui a fait ce qu’il devait faire, avec la conscience, elle aussi naturellement théologique, que c’est la grâce de Dieu, finalement, qui conduit la volonté humaine vers l’assentiment : « nul ne peut venir à moi si ce n’est mon Père qui l’attire » (Jn 6,44).
La pastorale de l’intelligence, de tous temps, mais particulièrement aujourd’hui, doit se baser sur une nouvelle annonce de l’Evangile et re proposer la vérité sur le christianisme et du christianisme, en faisant un usage systématique et sage des instruments fournis par la philosophie et la théologie, sans ces attitudes mentales superficielles, sans cette légèreté pseudo- spiritualiste qui donnent pour bonne la mauvaise philosophie et pour vraie théologie, la fausse. On ne peut pas ignorer le différent statut épistémologique des sciences qui concernent Dieu et la religion. Il faut avoir à l’esprit que la vraie théologie chrétienne n’est pas la philosophie des religions ni même philosophie de Dieu ou « théologie naturelle ».
Tandis que la philosophie examine l’idée de christianisme, et peut parvenir à prendre rationnellement la véritable « essence » de celui-ci, fournissant même les preuves qu’une certaine idée du christianisme est celle vraie, adéquate, vérifiable, la théologie va plus loin : elle ne se contente pas de déterminer quelle « idée » du christianisme est vraie, mais part de la conviction que l’évènement chrétien est la pleine révélation de la vérité sur Dieu et sur l’homme. Tandis que les philosophes ne peuvent que se rendre à l’évidence que le christianisme est compris de cette manière et non en d’autres et qu’ainsi ils peuvent énoncer la véritable essence du christianisme, les théologiens vont plus loin, parce que la science théologique existe vraiment comme réflexion sur la vérité du christianisme. Donc, l’intermédiaire entre la réflexion philosophique et théologique est l’acte de foi, à savoir l’adhésion personnelle au christianisme comme vérité qui sauve.
Maintenant, pour la pastorale il est très important de comprendre que ni la philosophie ni la théologie ne sont nécessaires par elle-même, parce que quand un homme a reçu l’annonce, il décide librement d’adhérer à la foi chrétienne.
La libre réponse de chaque homme au message de la révélation chrétienne ne dépend certainement pas de la sagesse humaine avec laquelle les philosophes peuvent déterminer avec précision l’essence du christianisme (pour comprendre le contenu du message chrétien et sa crédibilité seul le sens commun suffit) ; elle ne dépend pas même de la réflexion théologique (qui suit et précède logiquement la foi); au contraire, elle dépend de l’événement ecclésial de la fidèle garde du « dépôt de la foi », de sa transmission intégrale et de sa généreuse communication. Bref, c’est la prédication, qui rend possible sur le plan de la Rédemption, la diffusion de la foi « jusqu’aux confins de la terre » et la perpétuation de la communauté des croyants à travers les siècles. La Lettre aux Romains énonce cette logique de la propagation de la foi avec des paroles que les prêtres ne méditent jamais assez : « L’écriture dit : quiconque croit en lui ne sera pas confondu. Il n’y a pas de distinction entre Juif et Grec : le Seigneur est le même pour tous et dispense ses richesses à tous ceux qui l’invoquent. Car : Quiconque invoquera le Nom du seigneur sera sauvé. Mais comment invoquer celui en qui ils n’ont pas cru ? Et comment croire, s’ils ne l’ont pas entendu ? Et comment entendre, si personne ne prêche ? Et comment prêcher, si on n’est pas envoyé ? Selon qu’il est écrit : Qu’ils sont beaux, les pieds de ceux qui annoncent de bonnes nouvelles ! Mais tous n’ont pas obéi à la Bonne Nouvelle ! Isaïe dit en effet : Seigneur, qui a cru à notre prédication ? La foi dépend donc de la prédication, et la prédication se fait sur la parole du Christ. » (Rm 10, 11-17)
Monseigneur Antonio Livi, doyen de la Faculté de Philosophie
de l’Université Pontificale du Latran, auteur de plusieurs livres et collaborateur de revues catholiques.